Vollmond & Arc : Chapitre 1

Les templiers avaient été guidés dans l’intérieur des terres. On les avait sollicités après qu’un hameau ait été attaqué à proximité de la Cité, grande métropole et probablement ancienne capitale d’un État de l’ancien monde. Des femmes avaient été enlevées et quelques hommes tués. Rapidement, les soupçons s’étaient portés sur une potentielle présence de Kappas, confirmée lorsqu’un des spécimens avait été repéré la nuit précédant l’arrivée du groupe.

Les Kappas étaient des transhumains. Le résultat d’une série d’expériences réalisées dans le but de survivre au Mal, cette maladie mortelle qui infectait les personnes encore pleinement humaines et dont les moyens de propagation restaient inconnus. Les Kappas étaient l’un des nombreux échecs à répondre à cette nouvelle peste. Ces monstres ne possédaient pas les moyens de transformer un être humain souffrant du Mal en l’un des leurs, caractéristique partagée par la plupart des transhumains. Leur race étant dépourvue d’individus féminins, leur reproduction passait par l’utilisation de mères porteuses volées aux autres espèces, qui finissaient parfois en repas.

Physiquement, les Kappas étaient des humanoïdes comme bon nombre de transhumains. Cependant, leurs visages ne possédaient que peu de traits communs avec l’humanité. Leurs mâchoires étaient difformes et ressemblaient à un bec plat doté de très courtes dents pointues. Leur peau était poisseuse et semblait plus pendre sur leur visage que simplement envelopper la chair. Celle-ci était d’une teinte plus que blafarde et maladive au point de laisser transparaître les vaisseaux sanguins. Leur mode de vie sauvage les avait amenés à évoluer et à les rapprocher un peu plus de l’animal. Ces créatures n’étaient donc pas vêtues, incapables d’utiliser le moindre outil. Leurs membres, plus puissants que ceux d’un être humain non transformé, étaient pourvus de longues griffes acérées capable d’entailler ce qu’ils chassaient ou de maintenir les femmes immobilisées lors des kidnappings. S’ils se montraient particulièrement capables sur la terre ferme, c’était en milieu aquatique où ces derniers pouvaient être le plus à l’aise. Leur absence de branchies les forçait cependant à rester à la surface, à l’inverse de leurs cousines plus abouties qu’étaient les sirènes.

La piste qu’avait remontée les templiers les avait menés aux ruines d’un palais enfoncé dans un marécage, un biotope de prédilection pour l’installation de ces monstres. Le bâtiment était très ancien, massif et finement architecturé. L’œil attentif pouvait encore remarquer l’ancienne symétrie d’un jardin tout aussi gigantesque se trouvant au pied du bâtiment et aujourd’hui disparu sous une épaisse végétation.

Suite à quelques repérages, les templiers avaient décidé de mener l’assaut contre les Kappas au moment où il était le plus probable que ces créatures, principalement nocturnes, soient toutes sur les lieux : dans la matinée, après le lever du jour. Le but était simple : protéger les femmes et empêcher les Kappas de les reprendre.

Le moment venu, les templiers s’étaient positionnés dans le silence et avaient pénétré le palais par l’une des rares entrées encore praticables. L’intérieur du bâtiment, malgré le temps et l’humidité du lieu, restait plutôt bien préservé. On y distinguait encore, sous la mousse et la boue, les vestiges de longues galeries parées d’or. Il n’y avait cependant plus un seul meuble dans ce qui pouvait être une très ancienne demeure luxurieuse destinée à quelques heureux bien-nés. Le bâtiment était vaste et, s’ajoutait à cela, l’assemblage labyrinthique des pièces qui rendait l’exploration des plus ardues, surtout que personne dans les villages environs ne connaissait le lieu et aucun plan ne semblait encore exister.

Ce fut lors de l’exploration de l’aile nord que les premières traces de Kappa furent trouvées, amenant le groupe à s’approcher avec précaution. La première trouvaille ne fut cependant pas le nid des créatures mais les jeunes femmes capturées les jours précédents, encore vivantes. Elles avaient été enfermées dans l’une des nombreuses pièces barricadées par les Kappas avec tout ce qu’ils pouvaient trouver. Elles étaient affaiblies, fatiguées, blessées, terrorisées. La priorité était de les sortir du bâtiment. Ils se mirent alors à escorter à l’abri la douzaine de jeunes femmes, portant dans le même temps celles qui ne pouvaient se déplacer.

Puis rapidement, les choses évoluèrent, alors qu’ils parcouraient ce qui semblait être la chapelle du palais, de nombreux bruits se firent entendre derrière eux, mais aussi dans les deux autres passages donnant sur d’autres couloirs du palais. Des bruits de pas, de cris et de déglutissements bruyants. Ils avaient été repérés, les créatures se préparaient à récupérer leurs proies en attaquant sur tous les fronts possibles, et en masse.

Le combat s’engagea. Les templiers eux étaient rodés à ces escarmouches et les Kappas n’étaient pas les adversaires les plus coriaces. Ils restaient des créatures sauvages, agissant comme telles et leurs caractéristiques, certes surhumaines, ne représentaient rien d’insurmontable. Les groupes de pillards parfois lourdement armés ou d’autres abominations étaient des défis beaucoup plus ardus à relever. La seule difficulté était de protéger les jeunes femmes, en faisant barrière avec leurs propres corps afin que les créatures ne puissent les atteindre.

L’affrontement tourna rapidement à l’avantage des templiers, les créatures se jetant sur eux, et ne trouvèrent que les lames dont chaque membre disposait et savait manier, homme comme femme, humain comme transhumain. L’un des monstres, lorsque le combat lui apparut en faveur des templiers, décida de prendre la fuite en sautant par l’une des nombreuses fenêtres des galeries adjacentes et se retrouva facilement à l’extérieur. L’un des templiers se mit alors à la poursuite de la créature, laissant le reste de l’affrontement à ses camarades. Où est-ce que la créature se rendait ? L’information était importante. Lorsque l’une de ces créatures survivait à ce genre de choses, elle en sortait beaucoup plus expérimentée, et de fait, dangereuse. Le templier s’engouffra par la même fenêtre que la créature et se mit à la poursuivre, espérant la rattraper avant qu’elle n’atteigne un plan d’eau, où elle serait impossible à suivre.

Le combat prit fin peu de temps après. Une fois tous les Kappas morts, les templiers procédèrent à une nouvelle ronde dans le bâtiment pour vérifier qu’aucun autre n’ait tenté de se cacher ou qu’une autre partie du groupe ne se trouve dans une autre aile du palais. Le soleil était alors à son zénith quand le groupe se décida à rentrer au camp de base. Les jeunes femmes furent examinées pour vérifier leur état de santé et dans le même temps, le templier parti à la poursuite de la créature qui s’était échappée revint. Il se dirigea vers la femme en charge de l’organisation du camp installé et de l’expédition.

– Je n’ai pas pu le rattraper à temps, rapporta-t-il. J’ai juste eu le temps de le voir plonger dans le fleuve et remonter le courant le plus rapidement possible.

Les Kappas se servaient régulièrement des nombreux fleuves et rivières qui parcouraient les terres comme routes sûres à leurs voyages. Le fait que cette créature, en chasse, ait pu fuir posait problème.

– Ce n’est pas grave, Vollmond. Tu as fait ce que tu as pu. Tu vas partir pour la Cité afin de voir s’il a pu s’y arrêter. Il pourra difficilement remonter plus loin. Il faut que l’on s’assure qu’il ne cause aucun problème et éviter qu’il ne prenne la population pour cible.

– Compris.

Vollmond était un jeune Lycan reconnaissable à son visage aux traits canins, une gueule pourvue de crocs et dotée d’un museau, et des oreilles dressées qui rapprochaient encore plus son visage de l’animal qu’un Kappa. Son regard trahissait un calme et une douceur qui contrastaient avec le reste de son apparence. Son corps, dépassant allègrement les deux mètres, était entièrement couvert d’une fourrure grise, presque noire. Sa force, entretenue par son entraînement parmi les membres des templiers, mais aussi son ouïe et son odorat étaient de loin supérieures à celle d’un être humain normal. Ses mains étaient elles aussi bien plus trapues et puissantes, pourvues de griffes qu’il entretenait avec soin.

Il n’était pas le seul homme-loup, et même transhumain, parmi les templiers qui se voulaient être un groupe ouvert et hétéroclite. On trouvait ainsi des humains, mais aussi d’autres Lycans et des Vampires. Ces trois spécimens composaient les gros des troupes, complétées par la suite par d’autres types d’individus, parfois uniques, parfois simplement étrangers. La particularité de Vollmond était de n’avoir jamais rejoint les templiers à proprement parler. Ses propres parents étaient membres des templiers, tous deux combattants, et avaient décidé de fonder une famille il y a maintenant une vingtaine d’années. Celui-ci avait alors suivi naturellement toutes les classes et formations que pouvait offrir l’organisation et était devenu l’un des leurs à un très jeune âge.

Son rapport fait, le jeune Lycan avait rompu le rang et se dirigeait vers ses quartiers, l’une des tentes à l’extérieur du village (la troupe ne souhaitant pas abuser de l’hospitalité de ceux qui réclamaient leurs aides). Il posa son épée sur la couche de paille où il dormait avant de saisir son sac qui contenait le strict nécessaire lui permettant d’entretenir sa lame durant les voyages. Ce fut à ce moment-là qu’un homme pénétra dans la tente à son tour.

– Hey, on m’a dit de te guider vers la Cité.

– Cidran, salua Vollmond. Tu la connais si bien que ça ?

Son interlocuteur était un homme dans la quarantaine, toujours humain qui, sans être très grand, possédait cependant de larges épaules. Son visage buriné et ses mains musclées mais abîmées laissaient transparaître sa vie avant de rejoindre les templiers. De plus, ses cheveux coupés à ras renforçaient cette image même si son franc sourire donnait une présence tout à fait sympathique au personnage. Malgré la différence d’âge avec son camarade, tous deux étaient du même rang. Vollmond, aussi jeune qu’il était, bénéficiait de son adolescence passée à s’entraîner et à fréquenter les templiers et était tout aussi respecté que Cidran qui avait rejoint le groupe il y a une dizaine d’années. De fait, ils se considéraient comme égaux.

– J’ai vécu là-bas. J’y ai fait quelques missions aussi. C’est super que tu puisses voir à quoi ça ressemble.

– J’y vais surtout pour voir si le Kappa ne s’est pas arrêté là-bas.

– Écoute, la vie là-bas est particulière, et tu vas probablement rencontrer du monde. En tout cas je l’espère.

– Où est-ce que tu veux en venir ?

– Tu es né parmi nous, certes, mais voir le monde, rencontrer des personnes, s’en faire des amis, ou pas, c’est ce qui nous a tous amenés à faire partie des templiers. Tu es l’un des nôtres et si tu dois, comme le demande notre devise, « travailler pour plus de justice », tu ne dois pas juste rester renfermé sur ce petit monde qu’est le nôtre, mais voir aussi ceux qui ont besoin de notre aide au quotidien. On discute pas souvent toi et moi mais… Tu n’as jamais pensé à voyager ?

– Pourquoi faire ? J’ai ma famille et la citadelle.

– Eh ! Je ne pensais pas à mal. Tout le monde t’adore ! T’es quelqu’un de confiance et tes parents peuvent être fiers de toi. C’est peut-être l’occasion pour toi de trouver quelque chose, une mission qui te soit propre. On ne t’en voudrait pas si tu ne revenais pas, tu le sais non ? N’y vois pas ça comme un plan mis en place par moi ou quelqu’un d’autre pour te faire voir le monde extérieur, c’est juste que je vois ça comme une chance formidable pour toi.

Le jeune Lycan acquiesça. Cette dernière phrase le rassurait quelque peu même si lui restait encore dans une certaine forme d’incompréhension face au discours de son camarade. Il se plaisait parmi les templiers et il ne voyait pas quelle aide il pourrait apporter, seul.

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