La Vampire était éveillée depuis quelques minutes lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir. Paniquée, incapable de bouger son bras droit, son crâne tout aussi endolori que le reste de son corps, il fallait néanmoins agir. Elle tenta de sortir du lit où elle était allongée mais ne put que s’effondrer au sol, ne provoquant que plus de douleur.
Vollmond pénétra dans la pièce à ce moment. Leurs regards se figèrent. Lui, calme et elle, au contraire, inquiète, et prête à se défendre. Elle se voulait la plus menaçante possible, elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là. Ce fut le templier qui décida alors d’engager la discussion, mettant sa lame de côté, loin de lui, avant de s’approcher lentement, les mains en bien en évidence en signe d’apaisement :
– Doucement. Je ne veux pas te faire de mal.
– Où suis-je ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui êtes-vous ?
– Je suis Vollmond. Un templier. On s’est affrontés dans la tanière du Kappa à l’extérieur de la ville. Je t’ai ramenée ici après que tout se soit effondré sur toi. J’aimerais discuter avec toi pour comprendre pourquoi tu m’as attaqué.
La Vampire tenta de se mouvoir une nouvelle fois mais son bras blessé l’en empêcha. Elle poussa un grognement, ne remarquant pas que le templier s’était rapproché d’elle.
– Doucement, tu permets que je regarde ?
Le jeune homme s’approcha et saisit délicatement la main et l’épaule de la Vampire qui hésita à se laisser faire. Le templier était formé à porter les premiers secours, ce qui suffisait dans cette situation.
– C’est juste une entorse. Ton bras n’est pas cassé.
– Une entorse ? Ah…
Celle qui restait une inconnue pour le jeune homme sembla comme s’éteindre, regardant dans le vide avec une expression triste, perdue dans ses pensées. Lui pendant ce temps-là cherchait à obtenir le plus d’informations possibles sur ce qui l’avait amenée à l’attaquer, n’oubliant pas qu’elle ne pouvait rien avoir à faire avec le Kappa. Même s’il en doutait fortement. Maintenant qu’il avait établi un premier contact, il allait être plus facile de l’interroger :
– J’imagine que ce n’est pas après moi que tu en as. Sinon je ne pense pas que tu m’aurais laissé faire. Si je suis ici, et que tu m’as trouvé dans ce bâtiment c’est parce que je suis à la poursuite d’un Kappa. Il a remonté le fleuve et s’est arrêté dans cette Cité. J’avais trouvé une piste qui m’a amené là où on s’est affrontés. Qu’est-ce que tu cherchais, toi ?
L’assaillante du templier sembla hésiter un moment. Répondre ou pas ? Donner des informations ou pas ? Au point où elle en était, communiquer avec lui ne pourrait pas faire empirer sa situation.
– Mon… mon matricule est le numéro 24, série génétique A.R.C. J’ai été envoyée pour chercher et détruire ce qui a endommagé l’écluse de l’Île de la Cité et tenter de passer. Je l’ai pisté au-delà du périphérique où j’ai trouvé sa tanière. Lorsque tu es entré j’ai pensé que tu étais lui. Je me suis trompée.
– C’est oublié. Même si tu n’as pas de descriptif complet de ce qui a pu s’en prendre à l’écluse je pense qu’on cherche la même chose. Les Kappas sont particulièrement à l’aise sous l’eau et si ça a réussi à l’arrêter, c’est normal qu’il ait cherché à s’implanter ici. Écoute, je pense que ce soir il va se remettre à chasser, si on essaye de patrouiller autour du fleuve on devrait pouvoir le localiser rapidement.
La Vampire ne répondit rien, se contentant acquiescer faiblement, son esprit toujours occupé par les mêmes pensées. Elle se mit à regarder ses mains et notamment son bras encore endolori qu’elle évitait, comme l’avait conseillé le templier, de bouger. Lui de son côté se doutait bien que quelque chose n’allait pas mais que si elle ne désirait pas en parler, il ne devait pas s’impliquer.
On frappa alors à la porte, ce qui tira la transhumaine de ses pensées qui se remit en position défensive. Vollmond, de son côté, se contenta de se lever tout en faisant signe à la blessée de rester en place.
– Doucement, c’est un ami qui vient nous apporter à manger. Tu as faim j’imagine ? Entre ! se tourna-t-il ensuite. Il n’y a pas de danger.
– Tu as réussi à mettre en place un dialogue ?
– Oui. Un quiproquo plus qu’autre chose, au final.
– J’ai du pain et de la viande séchée. Et un peu de lait aussi. Je te les dépose juste, je dois aider à fermer la boutique.
– Pas de soucis. Je te revaudrai ça.
– Fais en sorte que la ville soit un peu plus sûre, tu nous arrangerais tous ici. Je repasserai demain. À plus tard, salua le marchand avant de fermer la porte derrière lui.
– Mange un peu, c’est plus simple de se battre le ventre plein, fit le Lycan en plaçant les vivres sur le lit, à portée de son interlocutrice. Je te laisse le lait. Je sais qu’en général vous, les Vampires, aimez ça. Presque autant que le sang. Surtout quand vous savez vous battre. Tu aimes ça toi aussi, non ?
– Je ne sais pas ?
– Tu n’as jamais goûté du lait ?
– Je n’ai… jamais mangé.
Le templier tiqua un peu sur cette affirmation de celle qu’il supposait venir de la Ville Haute. Il savait que certains endroits possédaient des technologies avancées, n’ayant jamais perdu les connaissances de l’ancien monde. Mais il ignorait jusqu’où cela pouvait aller. La curiosité l’amena alors à l’interroger :
– Comment est-ce que tu te nourris ?
– Je… suis mise en sommeil la plupart du temps. Ils me gardent dans une machine qui nous plonge dans le froid. Quand ils nous donnent une mission, ils nous réveillent, nous mettent sous perfusion le temps de nous mettre les infos nécessaires en tête. Puis on sort exécuter la mission. On revient, ils prennent les informations sur la façon dont elle s’est déroulée puis ils nous refont dormir. Je ne mange pas durant cet intervalle précis. Je sais ce que c’est car, lorsqu’ils m’ont conçue, ils m’ont mis tout un tas d’informations dans la tête. De la même manière que pour les missions. Qu’est-ce que c’est que manger. Où je me trouvais. Ce qu’il y avait à l’extérieur. Parce que les premiers essais devenaient fous dès qu’ils les envoyaient en missions.
– Conçue ? Comment ça ?
– Mon matricule est le numéro 24, série génétique A.R.C. Je suis la vingt-quatrième édition basée sur ce schéma ADN précis. Il a existé 23 versions de moi-même avant maintenant. Toutes ont été retirées après une série de missions réussies.
Alors que la Vampire, dont le regard était passé à la mélancolie, continuait de fixer le vide, le templier lui avait arrêté de manger. Il avait réalisé la vie que menait son interlocutrice ou plutôt, son absence. Il tendit alors la bouteille de lait une nouvelle fois, dans le but de lui faire expérimenter quelque chose de nouveau
– Goûte. Il y a un début à tout. Tu sais comment boire non ?
La jeune femme se saisit alors de l’objet avant de la porter à ses lèvres. Ce fut rapidement le contenu intégral de la bouteille qui disparut. Si les premières secondes elle avait été prudente dans sa démarche, elle avait néanmoins pu apprécier ce qu’il lui avait proposé.
– Apparemment tu as l’air d’aimer le lait. C’est un début !
– C’est… bizarre.
– J’imagine que dans tout ce qu’ils peuvent t’apprendre il n’y a pas les saveurs que peuvent avoir les choses. Essaye la viande séchée. C’est complètement différent.
Le templier, en observant la Vampire, avait oublié tout ce qu’elle avait pu lui dire et s’amusait maintenant à lui faire découvrir les différents aliments que lui avait apporté Redge. Elle de son côté avait ouvert son éventail d’expressions et avait même esquissé un léger sourire après avoir dégusté le lait. Elle se saisit alors du morceau de viande avant de le porter à sa bouche puis de le retirer tout aussi rapidement avec une grimace.
– Ouerk… C’est fort.
– C’est salé, c’est pour que la viande ne dépérisse pas trop vite. Prends de l’eau pour te rincer la bouche.
Elle se saisit alors d’une des deux gourdes et avala l’eau. Cette fois sans réel plaisir. Si cela avait permis d’effacer le goût du sel, le liquide transparent lui plaisait clairement moins.
– Je préfère le lait.
– Mais l’eau c’est bien aussi. On en a pas toujours en grande quantité mais quand on a vraiment soif c’est ce qui se fait de mieux. Je suis sûr qu’en ville et avec le fleuve ils ont de quoi puiser pour tout leur saoul. Gardes-en pour plus tard. Au cas où. Après, le lait, je connais pas beaucoup de Vampires qui n’en soient pas amateurs. Il y en a même certains que ça rend complètement fou. Et ça aide pour leurs griffes.
– Les griffes de Vampires sont des extensions calcifiées des ongles que pourraient avoir un humain normal. Le lait possède une forte teneur en calcium qui facilite cette calcification.
– Tu parles comme une machine.
– Désolée.
– Ne le sois pas. On a tous nos petites manies.
– Tu as dit que tu étais un templier ? Qu’est-ce que c’est ?
– On est… un groupe de personnes qui s’est organisé pour régler certains problèmes et faire en sorte qu’il y ait un peu plus de justice et d’entraide dans ce monde. On accepte tout le monde, femmes, hommes, humains, transhumains et de tous les âges. Tant que l’on souhaite faire le bien autour de soi. Si tu veux… Après ça, tu pourrais nous rejoindre.
– Je ne sais pas. Je n’ai rien qui m’attende au-delà de l’Île de la Cité.
– Tu as déjà eu envie de t’enfuir ? Voir le monde extérieur ?
– Jamais. Je… Quand on me réveillait, j’exécutais ma mission et je n’avais que ça en tête. Même lorsqu’on s’est rencontrés je ne pensais qu’à ça. Au final c’est… ma blessure qui m’empêche de la réaliser qui fait que je me pose toutes ces questions.
– Écoute, si tu le souhaites, je peux t’aider. Pour quoi que ce soit. Mais je veux juste que tu me le demandes explicitement.
La Vampire ne répondit pas, plongée dans ses pensées. Plus elle y pensait et plus cela devenait confus dans sa tête. Elle ne pouvait pas contredire le Lycan sur la vie qu’elle menait auparavant, surtout après avoir expérimenté un échantillon du monde au-delà de l’île. Elle ne voyait cependant pas ce qu’elle pouvait devenir loin de tout ça. Parce que c’était tout ce qu’elle avait connu. Elle avait peur aussi de se retrouver dans un lieu qui pouvait être bien pire. Même si le templier avait parlé en bien de son groupe, elle ne le connaissait pas et peut être que cela n’était pas mieux. Juste différent. Cette inconnue l’effraya un peu. Ce que put alors lire Vollmond qui se contenta de la rassurer :
– Ne te prends pas la tête. On a déjà un Kappa à éliminer. Ensuite on verra. Il n’y a rien qui presse. Rappelle-toi juste que si ça te tente, Arc, tu as juste à me le dire.
– Arc ?
– En fait je ne sais pas comment t’appeler. Tu n’as semble-t-il jamais eu de vrai nom. À moins que tu ne veuilles que je ne t’appelle autrement ?
– Non, ça ira.
– On a encore un peu de temps avant la tombée de la nuit. Le Kappa ne se montrera pas avant ça. On se repose un peu avant d’aller patrouiller ? La nuit risque d’être courte, ça nous évitera de tomber de fatigue ou de manquer d’attention.
Alors que celle nouvellement dotée d’un nom acquiesça avant de se repositionner dans le lit, le Lycan lui s’était assis à la table et n’avait pas demandé son reste, ferma les yeux afin de se reposer de ce début de journée particulier. La Vampire, tâtant une nouvelle fois bras blessé avant de le regarder et se décida à l’imiter et s’endormit naturellement pour la première fois depuis le début de son existence.