– Comment va ton bras ? Tu penses qu’il est possible pour toi d’avoir un point de vue depuis les toits ?
La Vampire ne répondit pas sur l’instant, perdue dans ses pensées. Elle s’était endormie, sans l’aide d’aucune machine pour la première fois et elle avait rêvé. Elle ne savait pas vraiment de quoi et elle n’en avait gardé aucune image. Il ne lui restait que la sensation d’avoir rêvé. Cela l’avait d’autant plus surprise à son réveil, dans l’incompréhension de ce qu’elle venait de vivre, au point où ses mouvements erratiques avaient réveillé le Lycan.
– Tu es bien réveillée ?
– Ah. Si. Désolée. Mon bras va mieux. Je ne pense pas pouvoir l’utiliser au mieux. Mais il ne me gênera pas pour me déplacer là-haut.
– Tant mieux. Je te propose de commencer la patrouille d’ici, de descendre vers son ancien repère avant de remonter vers le lieu où il s’en est pris à sa victime. On ne pourra pas faire l’intégralité de la rive. Avec un peu de chance je pourrai le repérer à l’odeur et remonter sa piste. Tu penses qu’il est possible de le voir dans l’eau ?
– L’eau n’est pas des plus claires mais j’y vois. Si je détecte le moindre mouvement suspect…
– Fais-moi signe. Leurs sens ne sont pas mauvais non plus, essayons de rester les plus discrets possible.
– Ça me va.
Le Lycan et la Vampire s’étaient alors rendus en direction des quais. La nuit était tout juste tombée et il était alors plus que probable que le Kappa sorte pour chercher soit une nouvelle proie, soit à se nourrir. S’il n’était pas dans son repère, il se serait caché dans l’eau du fleuve, en attendant la nuit où il pourrait sortir et s’en prendre à une nouvelle victime. Arrivant près du cours d’eau, le duo échangea un regard avant que le templier ne prenne la parole :
– J’espère qu’on le trouvera ce soir. Ça m’embêterait qu’il s’attaque à quelqu’un d’autre.
La Vampire ne répondit pas, se contentant de sauter sur le mur et d’agripper à bouts de griffes le moindre interstice lui permettant de se hisser sur les toits, ce qu’elle faisait avec aisance malgré sa blessure. Une fois sur le toit de l’immeuble, elle regarda le Lycan en contrebas qui lui fit signe d’avancer.
La plupart des échoppes étant fermées, la Ville Basse de nuit était beaucoup plus calme qu’en journée. Seuls subsistaient quelques bars qui produisaient la quasi-totalité de l’activité nocturne. Quelques-uns se trouvaient en bords de quais mais ceux-ci, peut être suite au meurtre ayant eu lieu à quelques lieux d’ici, avaient refroidi toute activité sur la rive.
La principale source de lumière, en dehors de la pleine lune, était la série de bougies mise en place sur les lampadaires au pied des immeubles. Si ceux-ci semblaient fonctionner avec la technologie de l’ancien monde, cette dernière était inopérante aujourd’hui et des moyens plus rudimentaires avaient été mis en place pour que les rues puissent rester les plus éclairées possible, même si les bougies n’avaient pas l’efficacité nécessaire pour rendre clairement visible le sol où marchaient les passants.
L’autre source, au loin, était la tour de fer que pouvait distinguer Vollmond entre deux bâtiments. Quatre grands projecteurs, alimentés par des générateurs, éclairaient sa base et la rendait d’autant plus visible. Arc, elle, de son côté avait remarqué la population qui s’affairait en continu sur la plateforme en se relayant, comme une petite fourmilière.
Le fleuve était calme. Il n’avait pas plu depuis quelques jours et rien ne semblait troubler le flot continu du courant. Lorsqu’un pont coupait la vue, ce fut le Lycan, en s’accrochant près du bord ou en descendant, qui en inspectait les travées. Fort heureusement pour lui, aucun de ces passages n’était suffisamment large pour aveugler complètement les deux camarades, ce qui leur permettait de passer sans avoir de doute quant à l’absence, au moins en surface, de la créature.
Ce n’est qu’à mi-chemin que la quiétude de la patrouille fut interrompue. Un cri. De femme. Cela alerta Vollmond qui se dirigea vers sa source, après avoir fait signe à la Vampire de le suivre. Cela provenait de l’intérieur de la Ville Bass, à quelques dizaines de mètres à vol d’oiseau. Arc fut alors la première à arriver et à jauger la chose, rapidement suivie par le Lycan via une ruelle adjacente.
En pleine lumière se trouvait alors un petit groupe, constitué d’hommes, malmenant une femme qui cherchait à leur échapper. Le templier sortit de l’ombre.
– Messieurs, je vous demande d’arrêter sur-le-champ.
– Putain t’es qui toi ? Eh les mecs il y a un sac à puces qui vient nous faire chier ?
Le Lycan ne répondit rien. Il savait que la Ville Basse de la Cité n’était pas réputée pour sa tolérance. Raison pour laquelle les personnes atteintes du Mal préféraient devenir des Vampires, plus discrets malgré leurs besoins que des Lycans. Cela les rendait, aux yeux des plus rétrogrades, inférieurs à l’humain dit « pur » et cela se traduisait par une ostracisation et des lynchages réguliers.
Vollmond avança d’un pas, sans rien dire. Le groupe se tourna vers lui et délaissa la jeune femme, ce qu’il désirait. Les hommes, qui étaient au nombre de cinq, dégainèrent leurs couteaux et se formèrent en arc de cercle autour du templier qui, lui, laissa sa lame à la ceinture.
Le premier, celui qui s’était le plus rapproché mais qui semblait aussi le plus frêle et nerveux, tenta de planter sa dague dans la jugulaire du transhumain. Ce dernier se contenta de saisir le poignet de l’assaillant d’une main et la gorge de l’autre avant de le projeter sur trois autres qui se précipitèrent pour aider leur comparse, causant leur chute et laissant le temps pour le Lycan de se tourner vers le dernier encore debout.
Il était plus massif que les autres, presque aussi grand que lui, au crâne rasé et plus musclé que la plupart des autres agresseurs. Le templier sentait aussi une certaine assurance dans la façon dont il tenait le couteau. Lui de son côté restait en contrôle, l’idée était de les mettre hors d’état de nuire sans les tuer, sans se laisser porter par l’adrénaline. Il avait largement les moyens avec sa force et ses griffes de tous les saigner et de les achever dans l’instant. Il allait se contenter de briser quelques os pour leur passer l’envie de s’en prendre à qui que ce soit d’autre.
Vollmond prit l’initiative et visa l’estomac de son adversaire de son poing. Il fut paré d’une main, alors que l’autre, tenant la dague, s’apprêtait en retour à trancher le flanc du Lycan. De la même manière, ce coup-ci fut bloqué. Il apparaissait alors évident pour le templier, dans l’épreuve de force qui les opposait, qu’il dominait largement son adversaire. Il en profita pour l’amener au contact afin de lui donner un coup de tête qui assomma l’humain avant de lui broyer par la suite le poignet tenant l’arme.
L’homme recula alors après avoir poussé un hurlement, se tenant l’avant-bras. Les trois autres regardèrent leur comparse puis le transhumain et hésitèrent un temps à fuir avant qu’un cri ne se fasse entendre dans le dos du templier. Le détournant lui et la Vampire qui l’accompagnait, encore sur les toits, du combat qui avait lieu.
La jeune femme était emportée vers la rive par ce que le groupe d’humains ne put distinguer contrairement au Lycanthrope et à la Vampire qui reconnurent leur cible qui profitait du combat pour tirer sa victime à l’eau. La Vampire sauta de l’immeuble et se jeta sur le Kappa, qui n’avait pas remarqué sa présence et dont la fuite était ralentie par sa propre proie qui se débattait et qu’il décida d’abandonner face à cet assaillant qu’il n’avait pas prévu, afin de battre en retraite.
Arc n’était cependant pas prête à le laisser partir et assena un premier coup de griffe qui taillada la bête profondément le long du sommet de l’épaule jusqu’au milieu du torse. Celle-ci répondit en mordant la Vampire sur son bras encore douloureux et en la tirant vers l’eau où elle savait avoir l’avantage. Vollmond lui, avait priorisé la jeune femme et s’était interposé entre elle et le Kappa au moment où ce dernier l’avait relâchée pour s’enfuir. Ce qui l’inquiétait c’était le groupe d’humains qui pouvait en profiter à tout moment pour l’attaquer, lui ou, pire, elle directement. Cette inquiétude disparut rapidement lorsqu’il se rendit compte qu’ils en avaient profité pour prendre la fuite dans une autre direction.
Choquée, la jeune femme s’était immobilisée, reprenant ses esprits. Elle n’avait jamais vu de Kappa de sa vie, elle ignorait tout des dangers qu’il représentait mais elle avait pourtant ressenti, à travers le souffle humide et rauque de la créature sur son cou, que ce qui l’attendait était encore pire que ce qu’elle avait pu éviter quelques instants plus tôt.
Arc, elle, sentait que son bras l’handicapait plus qu’autre chose. Il y avait la douleur d’une part, chose nouvelle pour elle. Elle sentait bien qu’elle n’avait pas l’avantage dans le rapport de force, ce qui empira lorsqu’elle se sentit tomber dans le fleuve. Vint le froid de l’eau et l’impossibilité pour elle de respirer. Le souffle court, elle fut prise d’un sentiment qui lui fit abandonner toute volonté d’éliminer sa cible et qui lui demandait de se battre pour fuir la créature, remonter à la surface et trouver le moyen de respirer.
Elle sentit cependant quelque chose la tirer, plus puissant que la bête qui lâcha prise. Elle fut extirpée de l’eau par Vollmond, qui, connaissant mieux la bête, était venu en aide à la Vampire qu’il savait inévitablement en difficulté. Une fois qu’elle fut sur le sol, le templier tourna son attention vers le Kappa qui fixa la Vampire avant de disparaître au fond de l’eau.
– Quel bordel, fit une voix qu’avait déjà entendu le templier. Il détourna son attention de la Vampire et de la jeune femme pour voir Airey, accompagnée de quelques miliciens qui avaient intercepté le groupe un peu plus loin.
Vollmond ne répondit rien. Arc s’immobilisa complètement à la vue de la seconde de Gabriel.
– Madame, vous allez bien ? continua la cyborg, s’occupant de la jeune femme qui s’était prostrée et ne répondit donc rien. Elle fit signe à ses hommes de s’occuper d’elle dont l’état était préoccupant. Ces derniers l’aidèrent à se relever et à se déplacer.
– Merci de vous être occupés de ces gros cons. On a eu pas mal de problèmes pour les choper. On va pouvoir les foutre dehors.
Le Lycan sentit alors que sa présence n’était pas due à un pur hasard. Par deux fois ils s’étaient rencontrés peu de temps après des affrontements. Dans une ville aussi grande et où de nombreux événements avaient lieu régulièrement.
– Tu me suis depuis hier, n’est-ce pas ?
Les deux se fixèrent. Sans aucune animosité. Le templier l’avait dit comme une simple évidence et sans soulever la surprise de son interlocutrice.
– Ordre de Gabriel. Il voulait s’assurer que tu ne causes pas de problèmes. J’étais pas censée me montrer mais j’en ai rien à foutre. T’es visiblement pas un problème, tu gères pas trop trop mal la situation. Mieux probablement que la plupart d’entre nous. Du coup je vais faire mon rapport, gérer la situation et te laisser… vous laisser à la chasse de la créature.
Elle se tourna vers la Vampire, qui, bien qu’affaiblie, regardait Airey avec intensité, prête à réagir au moindre geste brusque.
– Je sais que la Cité intérieure a plus d’un grief contre moi et que je fais probablement partie de l’une de vos listes.
– De quoi parles-tu ? demanda le templier.
– Disons que par le passé j’ai réussi à m’introduire sur leur île, parfois sur ordre de Gabriel, parfois par mon initiative. Et que j’y ai causé un certain chaos. J’ai reçu la visite de quelques-uns de ses congénères qui ont tenté de m’abattre. J’imagine que tu savais déjà quel était plus ou moins son rôle. Mais pour le coup, tant qu’il n’y a pas de danger pour moi ou pour quelqu’un d’autre je ne ferai rien la concernant. Bon, je vous laisse. J’imagine que pour vous la soirée va plus ou moins s’arrêter là. En espérant que tu reviennes avec de bonnes nouvelles.
Elle tourna le dos aux duo avant de les saluer d’un geste de la main. Vollmond aida Arc à se relever, tout en fixant la cyborg qui disparaissait de leur ligne de vue. La nuit avait été plus courte que prévu et il était nécessaire pour tous deux de se reposer et de reprendre leurs esprits. Le Kappa n’allait pas se remontrer après ce qu’il venait de se passer, mais il était certain que la créature allait frapper à nouveau.