– Comment te sens-tu ?
– J’ai mal. J’ai du mal à bouger mon bras. La morsure me brûle.
Les deux avaient passé la nuit dans la chambre du templier. Vollmond avait aidé la Vampire à se coucher sur le lit. Celle-ci, qui avait été beaucoup plus malmenée que son allié lors de la confrontation, avait eu du mal à se déplacer et avait été soutenue pendant une bonne partie du trajet. Une fois arrivés, le Lycan avait procédé à un nettoyage sommaire des plaies et l’avait laissée se reposer. Lui s’était contenté de dormir assis sur la seule chaise présente.
Il avait commencé à réinspecter les blessures d’Arc. Après l’affrontement avec le Kappa celle-ci s’étaient rouvertes. Après avoir été tirée de l’eau par Vollmond la veille, elle s’était laissée lui faire confiance. Elle s’était alors laissée soigner, bien plus détendue et sereine quant aux manipulations du templier sur ses plaies.
– Là, ça devrait être mieux. J’ai fait ce qu’il faut pour que tu puisses bouger ce soir. Après tout ça, j’aimerais t’emmener voir les autres templiers. Je ne suis pas le soigneur le plus compétent. Comment est-ce que tu te sens ?
– Mieux. Si on oublie mon bras, Je peux utiliser mes griffes. Pas aussi bien qu’hier, mais je devrais pouvoir me battre.
-Bien. Il va falloir que tu te reposes alors. Et si tu t’alimentes bien tu ne devrais pas avoir de mal à calcifier comme il le faut.
La Vampire regarda le Lycan qui s’affairait.
– Pourquoi… es-tu intervenu hier soir ?
– Avec les autres ?
– Oui… Ça ne faisait pas partie de la mission.
– En quelque sorte. Et en même temps, je ne pouvais pas ne pas intervenir.
– Je ne comprends pas.
– Le monde dans lequel on vit est loin d’être le meilleur. Il y a le Mal, qui ne nous atteindra pas, toi ou moi mais qui peut frapper n’importe quel humain classique. J’en connais assez peu mais avec lui s’est effondré l’ancien monde, et même si je pense qu’il n’était pas parfait, je sais qu’il y avait une certaine forme de confort, qui pouvait être rassurant d’une certaine manière. Aujourd’hui… ce confort n’est plus pour une grande partie d’entre nous, et les injustices, que ce soit contre les transhumains ou les femmes sont d’autant plus présentes et imposées par des individus qui n’ont pas de bonnes intentions. Les templiers se sont créés pour aider ceux qui souffrent ou qui sont confrontés aux injustices. Parce que si je regarde faire, alors qu’elle a besoin d’aide, je manque à cette solidarité, et laisse se développer l’injustice.
On frappa à la porte, interrompant le templier. Il se leva, laissant la Vampire à ses pensées et ouvrit la porte à Redge qui amenait aux deux locataires de quoi se sustenter. Il tenait en main de la nourriture mais aussi une poche de sang, visiblement frais.
– J’ai entendu quelques mots sur le fait que vous l’aviez presque eu, hier soir.
– Les nouvelles vont vite.
– Je ne suis pas le moins bien informé de la Cité. Comment allez-vous ? demanda-t-il assez innocemment à la Vampire.
– B… Bien, répondit-elle, un peu surprise que l’homme de la Ville Basse s’intéresse à elle.
– Redge, est-ce qu’il y a un moyen d’envoyer une missive ? J’aimerais envoyer un rapport à mes camarades.
– Bien sûr. J’ai de quoi écrire dans ma boutique et je pourrai te la faire porter jusqu’à leur camp.
– Merci. Ils sont à moins d’une demi-journée de marche. Je descendrai tout à l’heure.
– Ça marche. Je vous laisse. J’imagine qu’après la nuit passée vous avez plus besoin de vous reposer qu’autre chose.
– Merci. Je te vois tout à l’heure.
Le Vampire referma la porte, laissant les deux avec les vivres qu’il avait pu ramener. Le templier prit pour lui un morceau de viande et laissa Arc prendre ce qu’elle souhaitait. Elle se contenta du lait qu’elle avait apprécié la veille. Après avoir étanché sa soif elle remarqua que Vollmond lui tendait la poche de liquide rouge, laissée par le marchand.
– Prends-en. Je ne sais pas comment ça se passe pour vous, dans la Ville Haute, mais tu en as probablement besoin.
– C’est…
– Du sang. Je ne sais pas comment il est collecté ici, mais ça semble être pas trop mal organisé pour que tu aies droit à ta part.
– Là-bas… Je ne sais pas, ils me rendorment avant quoi que ce soit.
– Eh bien ça fera une nouvelle découverte pour toi.
Elle se saisit de la poche tiède et l’ouvrit par le haut, là ou une encoche permettait d’obtenir facilement un accès au liquide rouge. Elle fixa d’abord le templier afin de chercher à se rassurer sur la procédure, il lui rendit son regard avec un sourire bienveillant et un simple hochement de tête. Elle se mit à aspirer. Le goût était… particulier. Pas ce qu’elle appréciait le plus. La texture du liquide, qui se voulait plus poisseuse que ce qu’elle avait pu goûter il y a quelques minutes avant, lui faisait déprécier l’expérience. Mais elle sentait bien qu’elle réagissait d’une façon différente que ce qu’elle connaissait. Comme si elle avait déjà consommé ce liquide, et que cela représentait un besoin pour elle. Qu’elle avait oublié ou qu’on lui avait fait oublier. Elle se sentit clairement apaisée et, quelques instants plus tard, constata que la poche avait été vidée.
– Le sang, ça vous permet de rester en vie, de ne pas vous effondrer de fatigue ou simplement d’anémie. C’est un besoin particulier mais ça reste toujours plus intéressant que de mourir du Mal. Et juste différent que de souffrir pendant des semaines pour devenir un Lycan.
– C’est dur de devenir un Lycan ?
– Je ne sais pas, je suis né ainsi. Mes parents en sont devenus, ce qu’ils en disent c’est que c’est une période de souffrance où tous ne survivent pas. Mais on a pas cette dépendance au sang, on est probablement moins agiles qu’un Vampire, mais on compense par la force. Au fond, que l’on soit humain, Vampire ou un homme-loup, ou quoi que ce soit d’autre, on est pas très différents.
Vollmond marqua une pause, alors que les deux terminaient leur repas. Délaissant le sac qui avait contenu les denrées, il tourna son regard vers Arc et remarqua que celle-ci le fixait, comme complètement absorbée par ses paroles. Il lui adressa alors un sourire avant de reprendre.
– Lorsque tout ça sera terminé, si tu veux, j’aimerais t’emmener chez les templiers. On essaye de vivre tous ensemble, humains et transhumains. On est loin d’être parfaits mais c’est un endroit que j’apprécie. Et j’aimerais te faire goûter des tas de trucs qu’il n’y a pas ici.
Elle ne répondit rien et se contenta de regarder dans le vide.
– À quoi penses-tu ? demanda-t-il, cherchant à percer à jour ce qui se passait dans la tête de la synthétique.
– Je… Si je suis mes ordres, ça ne sera pas nécessaire.
– Comment ça ?
– Lorsqu’une version de moi-même ou d’une autre série revient blessée, elle est retirée.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Si je suis les ordres, ils vont prendre le plus d’informations possible, me tuer, me disséquer et recycler ma matière pour produire l’énergie nécessaire à la prochaine série. Et… après être tombée dans l’eau hier soir, où j’ai cru un instant que j’allais échouer et mourir… Cette perspective me terrifie.
– C’est normal d’avoir peur. D’avoir peur de mourir, qui plus est.
– Tu as peur aussi ?
– De mourir ? Oui. Quand ça devient une éventualité, quand ça peut arriver. Et parfois après. Je sais que le choix ne me revient pas mais… Je pense que tu as le choix. Tu peux faire ce que tu es censée faire, suivre les ordres, revenir là-bas, et accepter de mourir. Ou tu peux désobéir, fuir, et vivre. Si cela te semble être le meilleur choix.
– Désobéir ?
L’idée paraissait tellement étrange pour la Vampire synthétique. Au fond, sa vie n’avait été que suivre les ordres, remplir sa mission et être mise au repos entre deux. On ne lui avait jamais laissé le choix. Et elle n’y avait jamais pensé. L’idée l’effrayait. Comme la peur de la mort, c’était l’inconnu qui l’attendait au-delà qui l’inquiétait. À cet instant précis cependant, ce choix ne lui semblait pas insensé.
– Écoute. L’un des principes des templiers, et l’un des miens, c’est que l’on doit pouvoir désobéir aux ordres. Quand on pense que cela en vaut le coup. Ça n’a pas toujours été le cas mais il y a une vingtaine d’années, des templiers dont l’ordre était, je cite, « d’apporter l’ordre et la justice » sont venus dans la Cité. Et ils ont suivi les ordres, à la lettre. Ils ont aidé, puis les gens ont demandé conseil… Et ils ont commencé à poursuivre tout ceux qui ne respectaient pas leurs idées de la justice, et de l’ordre. Et tout a fini en émeute avec les templiers fanatiques lynchés à mort. Et a mené à une longue et difficile réforme pour nous. Depuis lors, on refuse d’être ici pour imposer un quelconque ordre. On vient pour aider, résoudre des problèmes comme peuvent les Kappas. Et… ce que l’histoire dit moins c’est que parmi les premiers à avoir payé de leur vie le fanatisme de certains templiers, ce sont leurs camarades qui ont contesté leurs actes et qui ont tenté de les arrêter. Et qui, avec le recul, ont eu raison. Désobéir aux ordres ce n’est pas juste contester. Parfois, dans leur cas mais aussi des personnes qui vivaient dans la Cité à cette époque, c’est une question de vie ou de mort.
– Est-ce que tu serais prêt à m’aider ?
– Oui.
– Alors aide-moi à fuir. Je ne veux pas mourir.
– Je suis là et je vais t’aider. J’imagine que d’autres vont se mettre à ta poursuite si tu ne reviens pas ? Ça serait trop simple pour toi.
– Oui. Passées 72 heures, si une unité n’est pas revenue faire son rapport, trois autres sont envoyées pour la ramener. Éventuellement, si celles-ci ne reviennent pas à leur tour, elles sont considérées comme perdues. Aussi… j’aurais peut-être dû t’en parler mais… Ils ciblent tout ceux qu’ils savent avoir interagi avec l’unité perdue. Et le fait que… tu m’aies soignée fait que tu seras une cible.
– Redge est-il en danger ?
– Non. Ton ami ne risque rien. Ce qui leur importe c’est le contact physique, ou le fait… par exemple, de me nourrir.
– Bien. Tu as dit que tu avais 72 heures pour remplir ta mission ? Ça nous laisse…
– Je suis sortie de l’Île il y a 59 heures et 24 minutes. Ils sortiront un peu après le délai passé. Au milieu de la nuit.
– Ça a le mérite d’être précis. Et ça veut dire que si je veux me débarrasser du Kappa, j’ai une nuit pour le faire. Et fuir ensuite. Mais qu’on a toute la journée pour se préparer. Je vais essayer d’obtenir de l’aide. Ne serait-ce que pour nous guider, ou couvrir nos arrières. Ou gérer le Kappa au cas où je ne pourrai pas l’éliminer.
– Tu penses que la Cyborg acceptera de nous aider ?
– Je ne sais pas. Mais je vais sortir pour la contacter. Repose-toi. Les problèmes n’ont pas encore commencé. Je reviens le plus vite possible, et avec de bonnes nouvelles, si possible. J’aimerais en avoir fini avec le Kappa avant que tes anciens camarades ne viennent pour nous, il faudra le trouver ce soir.
Le templier se leva, quittant le chevet de la Vampire qui soupira et ferma les yeux pour tenter de profiter des heures qui lui restaient pour dormir. Il sortit de la pièce et assez rapidement de l’immeuble. Lorsqu’il mit les pieds dehors, il sentit presque immédiatement une odeur auquel il était maintenant habitué. Le Kappa était passé par là. Probablement à l’aube. Il avait suivi les deux, probablement à distance et les avait traqués jusqu’à leur lieu de repos. Avant de repartir.
– Voilà qui va simplifier les choses. J’imagine, soupira le Lycan.