Chapitre 1 :
Les templiers avaient été guidés dans l’intérieur des terres. On les avait sollicités après qu’un hameau ait été attaqué à proximité de la Cité, grande métropole et probablement ancienne capitale d’un État de l’ancien monde. Des femmes avaient été enlevées et quelques hommes tués. Rapidement, les soupçons s’étaient portés sur une potentielle présence de Kappas, confirmée lorsqu’un des spécimens avait été repéré la nuit précédant l’arrivée du groupe.
Les Kappas étaient des transhumains. Le résultat d’une série d’expériences réalisées dans le but de survivre au Mal, cette maladie mortelle qui infectait les personnes encore pleinement humaines et dont les moyens de propagation restaient inconnus. Les Kappas étaient l’un des nombreux échecs à répondre à cette nouvelle peste. Ces monstres ne possédaient pas les moyens de transformer un être humain souffrant du Mal en l’un des leurs, caractéristique partagée par la plupart des transhumains. Leur race étant dépourvue d’individus féminins, leur reproduction passait par l’utilisation de mères porteuses volées aux autres espèces, qui finissaient parfois en repas.
Physiquement, les Kappas étaient des humanoïdes comme bon nombre de transhumains. Cependant, leurs visages ne possédaient que peu de traits communs avec l’humanité. Leurs mâchoires étaient difformes et ressemblaient à un bec plat doté de très courtes dents pointues. Leur peau était poisseuse et semblait plus pendre sur leur visage que simplement envelopper la chair. Celle-ci était d’une teinte plus que blafarde et maladive au point de laisser transparaître les vaisseaux sanguins. Leur mode de vie sauvage les avait amenés à évoluer et à les rapprocher un peu plus de l’animal. Ces créatures n’étaient donc pas vêtues, incapables d’utiliser le moindre outil. Leurs membres, plus puissants que ceux d’un être humain non transformé, étaient pourvus de longues griffes acérées capable d’entailler ce qu’ils chassaient ou de maintenir les femmes immobilisées lors des kidnappings. S’ils se montraient particulièrement capables sur la terre ferme, c’était en milieu aquatique où ces derniers pouvaient être le plus à l’aise. Leur absence de branchies les forçait cependant à rester à la surface, à l’inverse de leurs cousines plus abouties qu’étaient les sirènes.
La piste qu’avait remontée les templiers les avait menés aux ruines d’un palais enfoncé dans un marécage, un biotope de prédilection pour l’installation de ces monstres. Le bâtiment était très ancien, massif et finement architecturé. L’œil attentif pouvait encore remarquer l’ancienne symétrie d’un jardin tout aussi gigantesque se trouvant au pied du bâtiment et aujourd’hui disparu sous une épaisse végétation.
Suite à quelques repérages, les templiers avaient décidé de mener l’assaut contre les Kappas au moment où il était le plus probable que ces créatures, principalement nocturnes, soient toutes sur les lieux : dans la matinée, après le lever du jour. Le but était simple : protéger les femmes et empêcher les Kappas de les reprendre.
Le moment venu, les templiers s’étaient positionnés dans le silence et avaient pénétré le palais par l’une des rares entrées encore praticables. L’intérieur du bâtiment, malgré le temps et l’humidité du lieu, restait plutôt bien préservé. On y distinguait encore, sous la mousse et la boue, les vestiges de longues galeries parées d’or. Il n’y avait cependant plus un seul meuble dans ce qui pouvait être une très ancienne demeure luxurieuse destinée à quelques heureux bien-nés. Le bâtiment était vaste et, s’ajoutait à cela, l’assemblage labyrinthique des pièces qui rendait l’exploration des plus ardues, surtout que personne dans les villages environs ne connaissait le lieu et aucun plan ne semblait encore exister.
Ce fut lors de l’exploration de l’aile nord que les premières traces de Kappa furent trouvées, amenant le groupe à s’approcher avec précaution. La première trouvaille ne fut cependant pas le nid des créatures mais les jeunes femmes capturées les jours précédents, encore vivantes. Elles avaient été enfermées dans l’une des nombreuses pièces barricadées par les Kappas avec tout ce qu’ils pouvaient trouver. Elles étaient affaiblies, fatiguées, blessées, terrorisées. La priorité était de les sortir du bâtiment. Ils se mirent alors à escorter à l’abri la douzaine de jeunes femmes, portant dans le même temps celles qui ne pouvaient se déplacer.
Puis rapidement, les choses évoluèrent, alors qu’ils parcouraient ce qui semblait être la chapelle du palais, de nombreux bruits se firent entendre derrière eux, mais aussi dans les deux autres passages donnant sur d’autres couloirs du palais. Des bruits de pas, de cris et de déglutissements bruyants. Ils avaient été repérés, les créatures se préparaient à récupérer leurs proies en attaquant sur tous les fronts possibles, et en masse.
Le combat s’engagea. Les templiers eux étaient rodés à ces escarmouches et les Kappas n’étaient pas les adversaires les plus coriaces. Ils restaient des créatures sauvages, agissant comme telles et leurs caractéristiques, certes surhumaines, ne représentaient rien d’insurmontable. Les groupes de pillards parfois lourdement armés ou d’autres abominations étaient des défis beaucoup plus ardus à relever. La seule difficulté était de protéger les jeunes femmes, en faisant barrière avec leurs propres corps afin que les créatures ne puissent les atteindre.
L’affrontement tourna rapidement à l’avantage des templiers, les créatures se jetant sur eux, et ne trouvèrent que les lames dont chaque membre disposait et savait manier, homme comme femme, humain comme transhumain. L’un des monstres, lorsque le combat lui apparut en faveur des templiers, décida de prendre la fuite en sautant par l’une des nombreuses fenêtres des galeries adjacentes et se retrouva facilement à l’extérieur. L’un des templiers se mit alors à la poursuite de la créature, laissant le reste de l’affrontement à ses camarades. Où est-ce que la créature se rendait ? L’information était importante. Lorsque l’une de ces créatures survivait à ce genre de choses, elle en sortait beaucoup plus expérimentée, et de fait, dangereuse. Le templier s’engouffra par la même fenêtre que la créature et se mit à la poursuivre, espérant la rattraper avant qu’elle n’atteigne un plan d’eau, où elle serait impossible à suivre.
Le combat prit fin peu de temps après. Une fois tous les Kappas morts, les templiers procédèrent à une nouvelle ronde dans le bâtiment pour vérifier qu’aucun autre n’ait tenté de se cacher ou qu’une autre partie du groupe ne se trouve dans une autre aile du palais. Le soleil était alors à son zénith quand le groupe se décida à rentrer au camp de base. Les jeunes femmes furent examinées pour vérifier leur état de santé et dans le même temps, le templier parti à la poursuite de la créature qui s’était échappée revint. Il se dirigea vers la femme en charge de l’organisation du camp installé et de l’expédition.
– Je n’ai pas pu le rattraper à temps, rapporta-t-il. J’ai juste eu le temps de le voir plonger dans le fleuve et remonter le courant le plus rapidement possible.
Les Kappas se servaient régulièrement des nombreux fleuves et rivières qui parcouraient les terres comme routes sûres à leurs voyages. Le fait que cette créature, en chasse, ait pu fuir posait problème.
– Ce n’est pas grave, Vollmond. Tu as fait ce que tu as pu. Tu vas partir pour la Cité afin de voir s’il a pu s’y arrêter. Il pourra difficilement remonter plus loin. Il faut que l’on s’assure qu’il ne cause aucun problème et éviter qu’il ne prenne la population pour cible.
– Compris.
Vollmond était un jeune Lycan reconnaissable à son visage aux traits canins, une gueule pourvue de crocs et dotée d’un museau, et des oreilles dressées qui rapprochaient encore plus son visage de l’animal qu’un Kappa. Son regard trahissait un calme et une douceur qui contrastaient avec le reste de son apparence. Son corps, dépassant allègrement les deux mètres, était entièrement couvert d’une fourrure grise, presque noire. Sa force, entretenue par son entraînement parmi les membres des templiers, mais aussi son ouïe et son odorat étaient de loin supérieures à celle d’un être humain normal. Ses mains étaient elles aussi bien plus trapues et puissantes, pourvues de griffes qu’il entretenait avec soin.
Il n’était pas le seul homme-loup, et même transhumain, parmi les templiers qui se voulaient être un groupe ouvert et hétéroclite. On trouvait ainsi des humains, mais aussi d’autres Lycans et des Vampires. Ces trois spécimens composaient les gros des troupes, complétées par la suite par d’autres types d’individus, parfois uniques, parfois simplement étrangers. La particularité de Vollmond était de n’avoir jamais rejoint les templiers à proprement parler. Ses propres parents étaient membres des templiers, tous deux combattants, et avaient décidé de fonder une famille il y a maintenant une vingtaine d’années. Celui-ci avait alors suivi naturellement toutes les classes et formations que pouvait offrir l’organisation et était devenu l’un des leurs à un très jeune âge.
Son rapport fait, le jeune Lycan avait rompu le rang et se dirigeait vers ses quartiers, l’une des tentes à l’extérieur du village (la troupe ne souhaitant pas abuser de l’hospitalité de ceux qui réclamaient leurs aides). Il posa son épée sur la couche de paille où il dormait avant de saisir son sac qui contenait le strict nécessaire lui permettant d’entretenir sa lame durant les voyages. Ce fut à ce moment-là qu’un homme pénétra dans la tente à son tour.
– Hey, on m’a dit de te guider vers la Cité.
– Cidran, salua Vollmond. Tu la connais si bien que ça ?
Son interlocuteur était un homme dans la quarantaine, toujours humain qui, sans être très grand, possédait cependant de larges épaules. Son visage buriné et ses mains musclées mais abîmées laissaient transparaître sa vie avant de rejoindre les templiers. De plus, ses cheveux coupés à ras renforçaient cette image même si son franc sourire donnait une présence tout à fait sympathique au personnage. Malgré la différence d’âge avec son camarade, tous deux étaient du même rang. Vollmond, aussi jeune qu’il était, bénéficiait de son adolescence passée à s’entraîner et à fréquenter les templiers et était tout aussi respecté que Cidran qui avait rejoint le groupe il y a une dizaine d’années. De fait, ils se considéraient comme égaux.
– J’ai vécu là-bas. J’y ai fait quelques missions aussi. C’est super que tu puisses voir à quoi ça ressemble.
– J’y vais surtout pour voir si le Kappa ne s’est pas arrêté là-bas.
– Écoute, la vie là-bas est particulière, et tu vas probablement rencontrer du monde. En tout cas je l’espère.
– Où est-ce que tu veux en venir ?
– Tu es né parmi nous, certes, mais voir le monde, rencontrer des personnes, s’en faire des amis, ou pas, c’est ce qui nous a tous amenés à faire partie des templiers. Tu es l’un des nôtres et si tu dois, comme le demande notre devise, « travailler pour plus de justice », tu ne dois pas juste rester renfermé sur ce petit monde qu’est le nôtre, mais voir aussi ceux qui ont besoin de notre aide au quotidien. On discute pas souvent toi et moi mais… Tu n’as jamais pensé à voyager ?
– Pourquoi faire ? J’ai ma famille et la citadelle.
– Eh ! Je ne pensais pas à mal. Tout le monde t’adore ! T’es quelqu’un de confiance et tes parents peuvent être fiers de toi. C’est peut-être l’occasion pour toi de trouver quelque chose, une mission qui te soit propre. On ne t’en voudrait pas si tu ne revenais pas, tu le sais non ? N’y vois pas ça comme un plan mis en place par moi ou quelqu’un d’autre pour te faire voir le monde extérieur, c’est juste que je vois ça comme une chance formidable pour toi.
Le jeune Lycan acquiesça. Cette dernière phrase le rassurait quelque peu même si lui restait encore dans une certaine forme d’incompréhension face au discours de son camarade. Il se plaisait parmi les templiers et il ne voyait pas quelle aide il pourrait apporter, seul.
Chapitre 2 :
Le jeune templier était parti le lendemain matin à l’aube. Il avait passé le reste de la journée à écouter les conseils de son camarade et s’était assez simplement préparé. Ce ne fut que lorsque le soleil fut à son zénith qu’il vit la Cité. Elle était, pour ce que Vollmond pouvait en voir, exactement comme l’avait décrite Cidran et aussi impressionnante qu’il se l’était imaginée. Trois zones, bien distinctes, formaient la métropole : les Bidonvilles, la Ville Basse et la Ville Haute.
Les Bidonvilles grouillaient. Le templier ne pouvait pouvait décrire autrement cette partie de la Cité. C’était une fourmilière où tout bougeait, tout le temps. De hauts immeubles en bétons, grandes tours rectangulaires qui semblaient avoir servi à loger de nombreuses personnes dans l’ancien monde, étaient devenus l’un des lieux les plus prisés pour s’installer. Les personnes qui y vivaient étaient celles qui n’avaient pas encore les moyens de vivre dans la Ville Basse ou qui n’était pas assez utiles pour avoir l’autorisation de séjour accordée par la Ville Haute. La population de ce territoire, sans aucun cadastre ni réelle administration, trouvait protection chez les différents chefs de clan contrôlant chacun un secteur des Bidonvilles, tous avec une vision du monde et des règles qu’ils imposaient.
Après avoir parcouru cette première zone, Vollmond avait été témoin de la particularité de l’endroit. Il traversait, sous les conseils de Cidran, la partie ouest des Bidonvilles, que son camarade savait occupée par un groupe qui se trouvait particulièrement pacifique vis à vis des Lycan. Nombre de ses congénères transhumains (de naissance, ou transformés) y vivaient. Il y régnait une forme de paix civile, assez peu différente de celle qu’il avait connue parmi les templiers mais qui semblait fondée sur une solidarité importante entre les transhumains. Les raisons, le templier les savait liées aux violences que subissaient les Lycans, infligées notamment par les autres groupes qui acceptaient assez peu leur présence.
Les Bidonvilles étaient un lieu où il était difficile de se repérer. Ils se trouvaient en chantier permanent, des personnes, voire des groupes entiers déplaçaient de la tôle d’un lieu à un autre. Au loin, quand le templier avait approché la Cité et qu’il l’avait en vue, il lui avait semblé que cette partie de la ville était presque liquide, changeant constamment de forme, parfois de façon presque homogène. Maintenant, il comprenait pourquoi. Tout changeait en permanence et il dut se fier à son sens de l’orientation, bien plus qu’à toute vague indication qu’il pouvait trouver.
Lors de son court passage, il fut d’autant plus marqué par l’odeur. Celle de la poussière et de la rouille qui couvrait tout d’une nappe lourde. Et ce alors même qu’il sentait l’odeur de la nourriture qui était parfois cuisinée sur les devantures des abris, à l’aide de feux de camp bricolés, ou de la sueur collée à la fourrure des nombreux individus qui vagabondaient.
La Ville Basse était bien différente. Cloisonnée par des murs qui formaient une séparation avec les Bidonvilles, les rares entrées se faisaient par des points de contrôles où des hommes armés inspectaient et filtraient toute personne suspecte. Le nombre élevé de ces miliciens permettait aux voyageurs de ne pas trop attendre avant de pouvoir passer les portes et de pouvoir intercepter efficacement quiconque tenterait de passer en force. Lorsque le templier se présenta à l’un d’eux, l’un des soldats lui fit signe de s’arrêter.
– Nom et âge ?
– Vollmond, 21 ans.
Le garde-frontière le jaugea du regard et remarqua la lame caractéristique que les templiers portaient à la taille et qui permettait de les reconnaître (ou de les trouver).
– Templier, hein ? On vous connaît ici. On sait qu’en général vous cherchez pas les emmerdes mais j’ai deux conseils pour toi : premièrement, une fois que tu as fait ce que tu as à faire, tu décampes. Ensuite tu évites toute inquisition si tu veux pas finir à la fosse commune comme les autres.
Le Lycan ne répondit rien. Il aurait aimé le faire et dire que cette période était terminée, que lui-même regrettait que certains templiers aient choisi d’imposer leurs propres visions du bien et de la morale. Il se contenta de passer en faisant un signe de tête, montrant bien qu’il avait compris. La mission importait plus et il n’y avait aucune raison de se battre ici.
Derrière les murs, la Ville Basse était organisée autour de grands axes qui allaient jusqu’à la Ville Haute qui, elle, restait complètement fermée à toute personne extérieure à l’île. Le peu que l’on pouvait en voir se résumait à un mur constitué d’eau à haute pression qui découpait tout ce qui tentait de passer. Les odeurs, contrairement aux Bidonvilles, semblaient moins noyées sous la poussière, les rues, plus propres et les bâtiments moins dégradés donnaient alors un air bien plus respirable.
Quelques checkpoints se faisaient voir à quelques endroits mais aucun être humain ne semblait garder les portes. Seuls deux grands gardiens robotisés surplombaient les portes qui menaient aux ponts permettant d’accéder au cœur de la ville. Cidran ne lui avait pas menti ; les habitants de l’île constituant la Ville Haute possédaient une technologie dépassant tout ce qui semblait réalisable aujourd’hui. Comme un reliquat de l’ancien monde qui avait continué à évoluer, indépendamment de la mort et de la destruction qui se répandaient tout autour.
De ce que l’on savait de la Ville Haute, était qu’une partie, voire la totalité de la nourriture était acheminée de l’extérieur et était le seul moyen pour tenter de passer à l’intérieur. Les villages alentours, dont ceux où les templiers étaient intervenus pour mettre fin à la menace des Kappas, fournissaient, contre des crédits (la monnaie circulant dans la Cité) tout ce dont l’île avait besoin pour survivre. D’autres biens, notamment des ressources plus rares, pouvaient leur être fournis, toujours contre ces crédits et garantissaient un niveau de vie conséquent. Les plus riches et les plus influents, pouvaient, parait-il, bénéficier eux aussi des produits de la Ville Haute, moyennant une somme conséquente, mais qui constituait un privilège dont peu se vantait, ou au prix de se faire dépouiller rapidement par des groupes mal intentionnés.
La Ville Basse était composée d’immeubles, tous datant de cette lointaine époque que tout le monde semblait avoir oublié et longeant les grands axes qui formaient une longue saignée dans la Cité. Si on pouvait distinguer les façades et quelques éléments de toitures très anciennes, une partie avait été remodelée pour corriger les dommages du temps et avait adopté partiellement l’architecture contemporaine, qui, si elle était uniquement de bois et de tôle pour les Bidonvilles, se voyait parfois ajoutée à la pierre, sans que celle-ci n’adopte la perfection des anciens bâtiments et restait rudimentaire dans sa taille. Tout comme les bâtiments de la zone que le Lycan quittait, tout semblait baigner dans une couleur brune et orangée, mélange du bois et de la tôle rouillée qui semblait parasiter la pierre grisâtre.
Le sol, fait rare, était pavé. De façon assez inégale, mais tout de même pavé sur toute la longueur des axes de circulation. Cela changeait radicalement des chemins de terre qui composaient la majeure partie des routes qu’avait parcourues le templier jusqu’ici (même si à de rares occasions il se trouvait encore du macadam qui ne s’était pas totalement dégradé et qui restait praticable).
Vollmond avait parcouru une bonne partie de la cité et il avait fini par se repérer dans la Ville Basse. Elle était bien moins chaotique que les Bidonvilles mais tout aussi vaste et animée. Il ignorait quelle entrée exactement il avait emprunté et ce ne fut qu’en fin d’après-midi qu’il trouva son chemin et put correctement suivre les indications que lui avait laissées Cidran. Ce dernier avait toujours possédé un logement dans la Ville Basse dont il avait fait don aux templiers en cas de besoin.
Les indications du templier indiquaient un magasin où se situait la personne qui s’occupait du logement en l’absence de tout utilisateur. Une fois sur le bon chemin, il fallut peu de temps pour Vollmond afin de parvenir à l’échoppe. Lorsqu’il pénétra dans le bâtiment, un homme ressemblant trait pour trait à son camarade lui ouvrit. Il regarda rapidement le jeune homme avant de s’adresser à lui :
– Oh ! J’imagine que c’est Cidran qui vous envoie ici. Laissez-moi chercher la clé, je vais vous guider vers son ancien appartement.
– En effet. Je m’appelle Vollmond.
– Je suis Redge, son frère, répondit le marchand en serrant chaleureusement la main du templier. Comment va-t-il ?
– Le Mal ne l’a toujours pas pris. C’est toujours un aussi bon combattant même s’il commence à s’orienter vers la formation des recrues.
– Je suis content pour lui, il a enfin trouvé sa voie.
Le Lycan examina d’un peu plus près son interlocuteur et remarqua très rapidement des caractéristiques qui lui permettaient de l’identifier comme étant un Vampire. La peau très pâle était ce qui se voyait le plus rapidement. Il en était de même pour les yeux, dont l’iris devenait rougeâtre après la transformation. Le plus marquant restait cependant les crocs qui poussaient rapidement en lieu et place des canines humaines. Les Vampires, contrairement aux Lycans et leur force exceptionnelle, jouaient sur leur agilité extrême qui, lorsqu’ils étaient formés au combat, en faisait d’excellents assassins, abusant de leurs propres griffes qu’ils pouvaient faire apparaitre à volonté en calcifiant l’extrémité de leurs membres.
Ce faisant, ils appréciaient tout particulièrement les aliments riches en calcium, permettant de recourir plus aisément à ce genre de facultés. Nombres étaient d’ailleurs friands de lait, même si cela n’était pas vital à leur survie contrairement au sang humain ou animal. Ce besoin particulier était satisfait dans les centres urbains où des moyens étaient mis en place, que ce soit par un groupe comme les templiers qui organisaient l’approvisionnement en poches de sang récupérées sur des volontaires. Ces derniers étaient eux-mêmes bien souvent des proches de Vampires, permettant à ces derniers de se fournir sans avoir à mordre ou attaquer qui que ce soit. Dans les milieux ruraux, ceux-ci faisaient d’excellent chasseurs capables de satisfaire ce besoin en s’en prenant à la faune sauvage.
La transformation en Vampire se faisait, comme pour les Lycans, par le biais d’une morsure, ce qui était là encore l’occasion pour les Vampires de se repaitre. Le changement s’opérait dans les vingt-quatre heures, la peau se décolorant et les crocs apparaissant par calcification. Les Lycans, s’ils ne souffraient d’aucun besoin particulier, voyaient leur mutation être beaucoup plus agressive, pouvant à elle seule achever une personne atteinte du Mal et qui aurait été transformée trop tard, ou trop vieille et affaiblie pour que le corps survive aux déformations et à la fatigue extrême que cela causait.
– Sans vouloir être indiscret, il sait que vous êtes Vampire ? questionna le templier à son interlocuteur.
– Oui. Le Mal m’a pris un peu avant qu’il vous rejoigne. Il a assuré à ma place la gestion du commerce et les choses ont fait qu’il a croisé votre route et s’est senti beaucoup plus utile parmi vous qu’à mes côtés. Quand j’ai repris les rênes du magasin, il est parti de la ville, me laissant un petit appartement qui est maintenant dédié à sa cause, raconta le marchand, semblant fier de ce qu’était devenu son frère, Là, c’est ici, au dernier étage. Ce n’est pas très grand mais il y a de quoi dormir. Je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien. Il n’y a personne d’autre normalement dans l’immeuble.
– Merci bien.
– Je vous laisse vous installer, des clients m’attendent. Je reviendrai pour vous apporter de quoi manger avant la nuit.
Le Lycan passa le pas de la porte pour se retrouver face à une cage d’escalier. Il gravit les marches tranquillement jusqu’à se rendre sous les combles et fit face à une porte qu’il déverrouilla grâce à la clé que lui avait remis le Vampire. C’était une toute petite chambre, possédant un lit, de la draperie sommaire mais propre, et une table. Le templier avait appris à vivre avec beaucoup moins et cela formait une sorte de confort qui, s’il ne l’attendait pas particulièrement, savait néanmoins l’apprécier. Il posa son épée et son bagage sur la table et décida de se reposer de son voyage en attendant de pouvoir se sustenter. Il allait enquêter sur ce Kappa dès le lendemain. Il semblait pour l’instant ne pas avoir fait énormément de bruit ou n’était tout simplement pas encore arrivé. Mais cela restait à éclaircir.
Chapitre 3 :
Vollmond patrouillait la ville en quête du Kappa. Selon Redge, aucune activité inhabituelle ne semblait avoir eu lieu dans la Cité, ni le jour de son arrivée, ni la veille. Ce qui était une bonne chose, la créature n’ayant probablement pas encore agi. Cela la rendait cependant difficile à repérer. Son logeur lui avait conseillé de longer le fleuve. Il y circulait de nombreuses péniches qui remontaient le courant afin que les villages en aval apportent des marchandises et en faisait ainsi un des lieux les plus actifs de la Ville Basse, renforcé notamment par la présence proche de la Ville Haute dont l’aura de mystère semblait attirer les curieux.
L’un des autres lieux notables, et des plus actifs de la Ville Basse était la grande tour de fer dont le sommet était très visiblement tombé en ruine des années de cela. De nombreux spots lumineux y avaient été installés et projetaient sur les alentours de quoi éclairer suffisamment pour y voir comme en plein jour même en pleine nuit. Notamment sur le champ qui se trouvait au pied de celle-ci et où se trouvait ce qui était assez simplement le grand marché où se rendait régulièrement toute personne vivant dans la Cité.
Une bonne heure après avoir commencé sa patrouille sans rencontrer d’élément qui pourrait indiquer la présence de la créature, il remarqua alors, à une centaine de mètres des écluses de la Ville Haute, de nombreuses personnes rassemblées sous un pont. C’était un gros attroupement, et même si ce genre de choses ne semblait pas être exceptionnel, la taille de la foule, son brouhaha, ainsi que les gardes armés qui protégeaient, usuellement, les portes de la Ville Basse, intéressèrent le templier. Il se fraya un chemin dans la masse jusqu’au cordon fixé par les soldats et observa. À quelques mètres se trouvaient d’autres gardes, ainsi qu’un homme, non armé, qui observait un cadavre. Un humain dont le corps avait été lacéré puis étranglé une fois au sol. Tout cela évoquait l’œuvre d’un Kappa et plus que probablement celui qu’il recherchait. Pour autant, il n’en était pas certain, ces créatures tuaient rarement sans raison. Il se devait alors d’en avoir le cœur net.
– Serait-il possible de parler avec une personne qui pourrait me donner des détails sur la situation ? questionna-t-il à l’un des gardes qui empêchait les badauds de s’avancer.
– Fous le camp, templier. On a pas besoin de vous pour s’occuper de nos affaires.
Le Lycan inspira. Il ne voulait pas se battre maintenant, pourtant il devait avancer. Il garda son calme avant de reprendre :
– J’ai des informations sur ce qui aurait pu attaquer cet homme. Mais je dois recouper avec vos informations pour en être sûr. Y-a-t-il un responsable qui saurait en discuter avec moi ?
Le garde jaugea l’homme-loup qui gardait un air neutre. Il n’avait pas à mentir, en savoir plus aiderait tout le monde. Le soldat fit signe à l’un de ses camarades avant de s’adresser de nouveau au Lycan.
– J’en parle avec le commissaire.
Le garde se retourna pour s’adresser au seul homme non armé présent, en pleine discussion avec les autres gardes, certains allaient et venaient, faisant leurs rapports avant de repartir. Visiblement il était le supérieur des miliciens qu’il avait rencontrés jusqu’à présent. Le templier ignorait tout de son rang, mais il semblait être assez important car aucun ne remettait en question les ordres donnés. Lorsqu’il eut entendu l’information de son subordonné il poussa un soupir en levant les yeux au ciel avant d’ordonner le soldat qui s’empressa de retourner vers le templier.
– Passe, le commissaire veut en savoir plus.
Vollmond pénétra alors dans le périmètre. Se tourna alors vers lui ledit commissaire, habillé bien différemment de ceux qui vivaient dans la Cité. Le Lycan ne saurait cependant dire si cela était dû à son statut où s’il avait simplement voyagé et atterri ici il y a plus ou moins longtemps. Il possédait un long manteau de cuir qui descendait jusqu’à ses genoux. Il portait des bottes de combat, en cuir également, la règle pour nombres de guerriers parcourant le monde ; pillard, templier ou autre. Cependant en ville cela ne semblait pas être le cas pour les gardes qui ne portaient que ce qu’ils pouvaient avoir, fut-ce des sandales ou des chausses en textiles ou en cuir, toujours assez simples. Le transhumain en déduisit rapidement qu’il avait certainement beaucoup voyagé et avait une certaine expertise dans un ou plusieurs domaines militaires, expliquant son poste.
Il n’était de toute évidence pas un Lycan, mais ne semblait pas non plus complètement humain sans que Vollmond puisse savoir à quoi il avait affaire. S’il portait bien la peau pâle et décolorée des Vampires, son regard calme et presque imperturbable était cependant d’une couleur bleu ciel à l’inverse des autres transhumains de cette espèce. Enfin lorsque celui-ci s’adressa à lui, il remarqua qu’il ne possédait pas leurs crocs caractéristiques.
– Eh bien… ça faisait longtemps que je n’avais pas rencontré un membre de votre ordre, commenta le commissaire.
– Les gens ici semblent garder une mauvaise image de nous. Je ne peux pas les blâmer.
– C’est dommage. Je sais que vous avez fait ce qu’il faut pour que ce genre d’événement ne se reproduise plus.
– Vous nous connaissez plutôt bien.
– Disons que je suis un peu au courant de votre histoire et de quelques faits d’armes. Je m’apelle Gabriel. Je suis le chef de la Milice.
– Vollmond, répondit tout simplement le Lycan.
Les deux échangèrent une poignée de main. Le templier remarqua que le corps de son interlocuteur était froid. Bien loin d’un être humain classique ou de n’importe quel transhumain à sa connaissance, aucun des étrangers qui existaient au sein de son groupe n’avaient pas cette particularité. En soi, si cela était surprenant ça n’était pas non plus alarmant. Il existait des tonnes de formes de transhumains et ce n’en était qu’une de plus parmi tant d’autres. Surtout, ce n’était pas le genre de choses qu’il venait voir ici.
– À ce qu’il parait tu saurais peut-être de quoi il en retourne.
– Je suis à la recherche d’un Kappa qui a remonté le fleuve.
– S’il ne s’est pas arrêté avant, il est sûrement ici. La Ville Haute a un contrôle total sur le fleuve, il est techniquement impossible de le remonter passée l’écluse. Même pour ce genre de créature. Ça colle avec ce que j’ai comme information.
– Permettez que j’examine le corps ? Je pense pouvoir le tracer d’une manière ou d’une autre.
– Essaye pour voir. Je n’ai pas de Lycan sous la main, les gens ne les aiment pas trop par ici. Et ils préfèrent rester entre eux. Ce qui se comprend quand on voit comment certains les traitent. Surprenant d’ailleurs qu’on t’ait laissé entrer.
– J’imagine que mon statut de templier a primé.
Le transhumain s’abaissa alors pour examiner le corps de l’homme. À y voir de plus près c’était bien à coup de morsures et de griffes que le malheureux avait été mis à mort. Il décida alors de jouer sur ses capacités de Lycan et son odorat poussé. Si, auparavant, il ne pouvait clairement capter les odeurs, ici tout devenait plus clair, surtout avec la foule tenue à l’écart. Il y avait trois fragrances, plus ou moins distinctes. D’abord, tout simplement celle de l’homme, mort, qui sentait la transpiration et le sang. Des informations peu utiles. Les deux autres odeurs cependant était bien plus distinctes. Il y avait celle que le Lycan identifia tout d’abord comme celle venant d’une femme, parfumée ou travaillant dans une parfumerie. Il s’en dégageait une odeur qui, dans la poussière, évoquait les fleurs ainsi que d’autres plus fortes mais plus subtiles. Enfin, beaucoup moins marquée, comme si son porteur n’avait pas fait de vieux os, celle du Kappa. Une odeur de marée, humide et désagréable mais reconnaissable entre mille, surtout après l’avoir sentie dans le palais l’avant-veille. Il n’en subsistait qu’à peine de quoi suivre la piste.
– De ce que j’ai, c’est bien lui qui a attaqué, et il y avait une troisième personne avec eux.
– Une femme ouais. Apparemment ils flirtaient ensemble dans un bar. Personne ne l’a vue depuis.
– Elle est probablement en vie. Il cherche à se reproduire. Je pense pouvoir les pister. Lui ou elle. Ils sont probablement cachés en ville.
– J’imagine que tu peux gérer sa recherche toi-même ? Tu seras probablement plus efficace que nous, et je serais bien content de ne pas causer plus de panique en organisant des battues.
– Ça ne me dérange pas. Ça évitera d’impliquer trop de monde là-dedans.
– Ça me convient. Si on a de nouvelles informations on saura te trouver pour les transmettre.
Le templier haussa les épaules. Ils faisaient comme ils voulaient. Il quitta le cercle et s’éloigna de la foule sans demander son reste et commença à remonter la piste qu’il avait. Si le Kappa avait été arrêté par la Ville Haute, il était probablement redescendu à pied en suivant le fleuve. L’odeur de la créature continua de traîner sur les quais pendant quelques kilomètres. Cette zone, en dehors des ponts sous lequel il passait et de la zone où les bateaux débarquaient, était peu habités, ce qui en faisait une cache idéale pour la créature.
Puis, quelques kilomètres plus loin, la piste le mena à une cavité. Le restant d’un tunnel qui s’était effondré et en parti inondé, on pouvait y distinguer quelques rails qui servaient à guider des moyens de locomotions aujourd’hui. En descendant, l’homme-loup se rendit compte que ce passage menait hors de la Ville Basse. L’endroit était peu gardé mais bien caché. Vollmond se dit, alors que l’eau arrivait jusqu’à sa taille, que lui-même, sans suivre la piste de la créature, n’aurait jamais trouvé cet endroit. Il se retrouva dans les Bidonvilles où la créature avait décidé de bifurquer. Heureusement pour le Templier, malgré le passage dans l’eau, la piste continuait son chemin, l’odeur était toujours présente et se faisait même de plus en plus forte, comme si la créature avait erré pendant un moment avant de se décider à remonter pour trouver une victime.
Le tout mena à un petit bâtiment, à quelques mètres du fleuve, à distance du reste des Bidonvilles qui cherchait à construire loin du fleuve, probablement pour éviter le sol sableux qui longeait la berge. Il en résultait que la bâtisse était bien plus branlante et fragile que le reste des bâtiments de la zone, déjà peu stable. Il approcha doucement et tourna autour avant d’essayer d’y pénétrer. Il n’y avait qu’une entrée et les fenêtres avaient été obstruées par divers meubles mais aussi de la vase, venant probablement du lit du fleuve, base de la maçonnerie de ces créatures aquatiques. Dans l’impossibilité de voir à l’intérieur, le templier se risqua à forcer la porte qui semblait être bloquée. Le Kappa semblait avoir trouvé un moyen pour empêcher toute sortie de ses proies (ou l’entrée de tout intrus). La porte restait en bois et donc aisément destructible.
Après trois bons coups d’épaule, les gonds se décidèrent à sauter, le tout faisant trembler le bâtiment qui menaçait plus que jamais de s’effondrer. Lorsqu’il put enfin rentrer, accompagné de la lumière du jour, il remarqua que la jeune femme était bien présente, toujours inconsciente, mais se trouvait aussi non loin un cadavre d’un autre homme qui semblait s’être débattu un certain moment avant d’avoir été tué puis dévoré. Mais nulle trace du Kappa, caché ailleurs, voulant probablement éviter de se retrouver dos au mur, surtout en pleine journée où il était le plus vulnérable et affaibli par les affrontements au palais.
La jeune femme était à mettre en sécurité. Lorsque le templier passa le pas de la porte, un bruit se fit entendre derrière lui. Quelqu’un était tombé sur le palier, là où il se trouvait quelques instants auparavant.
Chapitre 4 :
Vollmond n’eut pas le temps de se retourner qu’il entendit l’intrus se précipiter vers lui, faisant craquer chaque mètre du plancher de la bâtisse. Par réflexe, il dégaina sa lame et se retourna pour faire face à la menace.
Face à lui, se trouvait une Vampire, qu’il reconnut instantanément grâce aux griffes calcifiées qui lui servaient d’armes. Son apparence tranchait radicalement avec toute autre personne qu’avait pu rencontrer le templier jusqu’alors. Le crâne était dépourvu de cheveux, comme si ces derniers avaient été rasés au plus près et d’une façon extrêmement précise. Le visage, lui, était fin, et ne portait aucune cicatrice ou marque particulière, ce qui lui donnait un air presque inhumain qui dérangeait le templier. Le regard était aussi inexpressif et fermé que possible. Le vêtement que était d’une matière tout à fait particulière qui ne s’apparentait à aucun textile ou cuir connu du templier. Sa tenue couvrait son corps, ne laissant nu que sa tête, ses mains et ses pieds. La matière était d’un blanc pur et opaque, une couleur rarement vue, surtout quand les tissus se retrouvaient rapidement teintés par la saleté et la terre. Ici, le vêtement laissait la poussière glisser sur elle et le laissait immaculé..
Après avoir bloqué un premier coup de griffe qui se dirigeait vers son flanc avec son épée, le Lycan tenta de repousser son adversaire d’un coup de pied pour tenter de mettre de la distance entre lui et elle. L’inconnue, usant de son agilité de Vampire, esquiva et usa du mur de l’habitation comme un point d’appui pour rebondir et tenter une attaque de dos. Vollmond, rodé au combat, y voyait là une des habitudes des suceurs de sang. Moins forts et résistants que lui, ils jouaient alors sur leur vitesse et leur agilité pour se battre de la même manière dans des lieux clos afin de gagner un avantage sur l’homme-loup qu’ils n’avaient pas sur terrain plat.
Après ces premiers échanges et avoir pris le rythme de la bataille, il analysa alors ses possibilités. Son adversaire était tout à fait compétent, savait se battre et ne tentait rien de dangereux tout en l’étant assez pour qu’il n’ait pas à baisser sa garde. La jeune femme était toujours inconsciente et chaque coup échangé faisait trembler la bâtisse. Il y avait aussi le cadavre qui traînait encore sur le sol et, s’il était moins un problème, le templier aurait au moins apprécié qu’il puisse avoir une sépulture décente.
De l’autre côté, il ne comprenait pas vraiment ce que lui voulait cette Vampire. Cherchait-elle à l’éliminer lui ? À éliminer un templier ? L’a-t-elle pris pour le Kappa ? Si elle représentait une menace bien réelle, il aurait bien aimé en savoir plus. Le fait qu’ils se battent ici, là où la créature avait trouvé séjour n’était probablement pas un hasard et cela l’intriguait beaucoup. Elle ne semblait pourtant pas ouverte à la discussion. Chercher à l’immobiliser sans la tuer était donc un autre de ses soucis. Restait à savoir comment.
Le bâtiment grinçant et chancelant de plus en plus fut rapidement une nouvelle préoccupation. Il pouvait s’effondrer sur tout le monde très rapidement. Pour autant, voir cela comme un problème était, pour le templier, peut-être précipité. Il fallait tirer avantage de tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à son combat. Réfléchir, tout en ne se laissant pas déborder. Le combat, après plusieurs minutes, stagnait malgré les coups qui continuaient à être échangés. Et aucun des deux ne semblait faiblir. Il fallait en finir d’un seul coup et il tenait peut-être là l’une de ses rares occasions. Le combat ne se finirait pas de lui-même, lui comme elle était bien entraînés et aucun des deux ne semblait prendre l’avantage sur l’autre.
Dans sa tête, l’idée était assez simple : créer de l’espace avec l’adversaire, récupérer la jeune femme et le corps, les sortir et faire s’effondrer le bâtiment, avec l’adversaire encore à l’intérieur si possible, ou continuer le combat sans le désavantage du bâtiment. Mais il fallait être rapide et Vollmond dut se décider lorsqu’il entendit l’une des poutres du plafond, en réalité une vieille planche vermoulue et soutenant en partie la tôle servant de toit, se mettre à craquer, puis à céder, provoquant un premier affaissement des murs. Le templier comprit rapidement la situation dans lequel il était à ce moment-là et profita du fait que la Vampire s’était intéressée à son environnement pour la repousser contre un mur.
La transhumaine heurta la bâtisse, ce qui précipita un peu plus la chute du bâtiment et ne laissa au Lycan que le temps nécessaire pour prendre la jeune femme kidnappée dans ses bras avant de passer lui-même les murs du cabanon. Le cadavre étant ce qu’il était, la priorité était la jeune femme.
Le vacarme de la chute cessa aussi rapidement qu’il avait commencé. Vollmond inspecta tout d’abord la victime et constata, malgré les quelques éraflures provoquées par ce sauvetage improvisé, qu’elle était toujours vivante et hors de danger, bien qu’inconsciente. La Vampire, elle, ne semblait pas bouger. Il était seul. Le templier devait prioriser ses actions. Sa seule inquiétude était la possibilité que des personnes extérieures, voire le Kappa lui-même, s’en prenne à l’une ou l’autre ou se mette à fouiller non loin des décombres. Enfin, s’il voulait interroger son ancienne adversaire, ce serait au calme et à l’abri des regards indiscrets. Sa chambre ferait l’affaire, même si sa déontologie lui dictait de prévenir Redge. S’il n’était pas forcément d’une grande aide dans cette situation, le Lycan souhaitait que tout soit clair avec lui et qu’il n’ait pas de mauvaise surprise. Surtout avec une Vampire dont il ne savait pas encore les motivations.
La jeune femme n’était pas la priorité. Il devait la remettre aux autorités sans attirer l’attention sur la Vampire. Il fallait d’abord s’occuper de cette dernière, la mettre en lieu sûr et si possible sous clé pour éviter qu’elle ne fuie avant son retour puis revenir gérer la situation de la jeune femme. Il savait se repérer dans la Ville Basse et il n’en avait pas pour longtemps. Pour autant elle ne devait être abandonnée à son sort et le templier usa de quelques morceaux de tôles pour la cacher des regard indiscrets.
Vollmond s’activa à déblayer les débris. La poussière était retombée et rien ne semblait se mouvoir sous la tôle et les planches de la ruine. Les débris ne lui parurent pas trop lourds pour lui et il trouva rapidement le corps inanimé de la transhumaine. La chute du bâtiment n’avait pas été sans conséquence sur elle. Suite à un examen rapide, révélant quelques éraflures et une entorse qui empêcheront la Vampire de se mouvoir comme elle le souhaiterait et par conséquent de couper toute velléité agressive qu’elle pourrait avoir à son réveil. C’était pour le mieux, clairement. Il était probable qu’elle ne cherche pas nécessairement à discuter une fois réveillée, ou du moins que ce ne serait pas sa première option.
La Vampire fut déposée sur le lit. Il sembla alors pour le templier que s’occuper de ses blessures n’étaient pas la priorité. Surtout avec la jeune femme laissée abandonnée à son sort. Il suffisait de bien verrouiller la porte derrière lui puis d’informer Redge. Il descendit l’immeuble et se dirigea tranquillement vers l’échoppe de son collaborateur.
– Un souci, Vollmond ? demanda le commerçant alors qu’il entraînait le templier dans l’arrière-boutique.
– Pas vraiment, j’essaye d’éviter tout problème, justement. J’ai quelqu’un de blessé dans la chambre, une Vampire. J’étais sur la piste du Kappa quand elle a attaqué. Je ne sais pas vraiment ce qu’elle me veut mais je doute du fait qu’elle engageant le combat au moment où je suis sur la bonne piste soit une simple coïncidence.
– Tu veux de quoi faire les premiers soins ?
– En fait je venais pour te mettre au courant de la situation actuelle. Je ne sais pas trop ce qu’elle me veut, juste que tu saches ce qu’il se passe en cas de souci. Histoire d’éviter tout malentendu. Mais si tu peux me mettre quelques bandages de côté, je ne dis pas non. Si j’arrive à ouvrir le dialogue et calmer le jeu ça pourrait être utile.
– Tu penses que tu peux régler ça ?
– Ben à moins que ce soit spécifiquement contre moi, mais ça me semble peu probable. Ou alors c’est quelqu’un qui a une dent contre les templiers.
– Quelqu’un qui voudrait se venger de l’Inquisition ? Ça fait quoi, trente ans ? J’étais encore gamin quand c’est arrivé. Je ne sais pas quel âge elle a, mais ça me semble trop peu probable.
– C’est pour ça que je pense que c’est lié au Kappa.
– Elle t’aurait pris pour lui ?
– Si la jeune femme qu’il a kidnappée était une connaissance, pas impossible qu’elle ait pensé que ce soit moi. Corrige-moi si je me trompe mais comme les Kappas vivent soit dans les marais, soit sur les côtes, ça doit être le premier qui se montre ici. Que les gens ne sachent pas ce que c’est ne me surprendrait pas.
– Pas faux. Donc pour toi c’est un quiproquo ?
– On verra. Je te laisse, j’ai encore une affaire à régler avant de m’occuper de ça comme il faut. Je n’en ai pas pour longtemps.
– Je ne te retiens pas plus, je prépare ce qu’il te faut pour ton retour.
Le templier quitta la boutique et refit le chemin inverse de celui qu’il avait pris pour sortir de la Ville Basse. Lorsqu’il se trouva de nouveau sur les lieux de l’affrontement, rien n’avait bougé. La jeune femme était encore inconsciente et personne ne semblait s’être intéressé aux ruines. Le plus important était la victime, il fallait la transporter et la remettre aux autorités compétentes qui seraient bien plus aptes que lui à la prendre en charge.
Il prit la jeune femme sur son dos et décida de rejoindre l’un des postes de contrôle. Par chance, ceux menant à la Ville Basse étaient visibles depuis sa position, et il n’avait alors qu’à se diriger vers celle-ci. Ce second passage dans les Bidonvilles lui permit de se rendre compte qu’ils étaient au-delà de l’émulsion permanente, une forme de logique propre à l’endroit semblait faire régner un semblant d’ordre. L’autre était systématiquement vu comme une nuisance et si des groupes se formaient c’était par intérêt et appât du gain, notamment à travers les gangs qui semblaient sévir au cœur de la troisième zone de la Cité.
De fait, le Lycan transportant la jeune femme constatait le regard que lui portaient les passants et habitants. Si à son premier passage les gens s’intéressaient plus à son accoutrement de templier, et à l’image que cela renvoyait (en bien comme en mal), ici c’était son comportement et la jeune femme qui attiraient le regard. Il se sentit vraiment comme un étranger et nota les regards suspicieux qui le fixaient tout au long de son parcours jusqu’à la porte vers la Ville Basse.
Arrivé au poste frontière, il remarqua un petit groupe de soldat entourant une jeune femme. Sa tenue ne ressemblait en rien à celle des miliciens ni des personnes vivant dans la Ville Basse. Vollmond en tira alors rapidement à la conclusion qu’elle était probablement une acolyte de Gabriel.
– Je vous fais le topo : on nous a alertés qu’un bâtiment s’était effondré pas loin des berges juste derrière les murs. On ne sait pas si c’est juste quelqu’un qui a construit n’importe comment ou si c’est dû à l’attaque de cette nuit. On inspecte, on fait ce qu’il y a à faire et on rentre faire notre rapport. Je sais que c’est en dehors de la Ville-Basse et donc pas de notre ressort mais avec l’attaque d’hier on est jamais trop prudent.
– C’est moi, répondit le Lycan pour attirer l’attention sur lui.
La jeune femme se retourna pour savoir à qui elle avait à faire. Le Lycan remarqua alors que c’était un être mécanisé. Une Androïde ou une Cyborg. Il avait pu rencontrer les deux et en côtoyer mais la différence n’était au final réduite qu’à une simple question : le cerveau était-il humain ou mécanique ? Une donnée que certains parfois ignoraient jusqu’à leur mort. La règle des templiers en la matière était très simple : peu importe, ils devaient être traités d’égal à égal avec toute autre personne et ceux qui les rejoignaient étaient traités de la même façon. Quand bien même certains Androïdes, parfois très anciens, étaient très peu évolués.
Celle-ci affichait clairement sa condition à travers la peau métallisée de son visage. Elle possédait une chevelure courte, coupée au carré, semblant quasi-naturelle. Sa tenue vestimentaire se limitait à un débardeur noir laissant apparaître des bras finement sculptés et articulés et surtout armurés par de fines écailles d’acier le long des avant-bras. Elle portait un treillis et des bottes militaires comme certains pouvaient en avoir en arrivant chez les templiers ou comme il avait pu voir ceux de la Légion en porter.
– C’était un bâtiment en ruine qui a été scellé par le Kappa. J’ai voulu forcer l’entrée mais le bâtiment s’est effondré sur nous, continua le templier avant de désigner la jeune femme sur son dos. Je l’ai sortie de là mais j’ai peur que celui qui occupait l’endroit ait été tué. Je n’ai pas vu le Kappa, je crois qu’il se cache dans le fleuve pour le moment. Ou autre part dans la Cité ou les Bidonvilles. Il a pu entrer par un passage sous le mur. Il n’a probablement même pas eu besoin de rentrer dans le fleuve pour sortir de la Ville Basse.
Éluder la Vampire, ils n’avaient pas besoin de savoir ça en particulier. S’il pouvait éviter de les avoir sur le dos pour l’interroger, ce serait un début. Dans tous les cas, rien ne supposait que Gabriel et sa milice connaissent l’existence de celle-ci.
– On va prendre le relais. Merci de l’information. Je suis Airey. Vous deux, fit-elle en désignant deux miliciens, vous allez me chercher un brancard. Les autres vous partez avec moi et on va chercher le corps. Tu peux y aller, Gabriel nous a dit de te laisser faire ce que tu avais à faire.
Le Lycan délogea la jeune femme de son dos et la remit délicatement aux deux soldats rapidement revenus de la tente à proximité du point de passage avec un petit lit portatif fabriqué avec deux barres de fer et un bout de toile. Le templier la regarda, toujours inconsciente et la laissa aux mains des miliciens avant de saluer la femme mécanisée et de s’éclipser vers l’appartement.
Chapitre 5 :
La Vampire était éveillée depuis quelques minutes lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir. Paniquée, incapable de bouger son bras droit, son crâne tout aussi endolori que le reste de son corps, il fallait néanmoins agir. Elle tenta de sortir du lit où elle était allongée mais ne put que s’effondrer au sol, ne provoquant que plus de douleur.
Vollmond pénétra dans la pièce à ce moment. Leurs regards se figèrent. Lui, calme et elle, au contraire, inquiète, et prête à se défendre. Elle se voulait la plus menaçante possible, elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là. Ce fut le templier qui décida alors d’engager la discussion, mettant sa lame de côté, loin de lui, avant de s’approcher lentement, les mains en bien en évidence en signe d’apaisement :
– Doucement. Je ne veux pas te faire de mal.
– Où suis-je ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui êtes-vous ?
– Je suis Vollmond. Un templier. On s’est affrontés dans la tanière du Kappa à l’extérieur de la ville. Je t’ai ramenée ici après que tout se soit effondré sur toi. J’aimerais discuter avec toi pour comprendre pourquoi tu m’as attaqué.
La Vampire tenta de se mouvoir une nouvelle fois mais son bras blessé l’en empêcha. Elle poussa un grognement, ne remarquant pas que le templier s’était rapproché d’elle.
– Doucement, tu permets que je regarde ?
Le jeune homme s’approcha et saisit délicatement la main et l’épaule de la Vampire qui hésita à se laisser faire. Le templier était formé à porter les premiers secours, ce qui suffisait dans cette situation.
– C’est juste une entorse. Ton bras n’est pas cassé.
– Une entorse ? Ah…
Celle qui restait une inconnue pour le jeune homme sembla comme s’éteindre, regardant dans le vide avec une expression triste, perdue dans ses pensées. Lui pendant ce temps-là cherchait à obtenir le plus d’informations possibles sur ce qui l’avait amenée à l’attaquer, n’oubliant pas qu’elle ne pouvait rien avoir à faire avec le Kappa. Même s’il en doutait fortement. Maintenant qu’il avait établi un premier contact, il allait être plus facile de l’interroger :
– J’imagine que ce n’est pas après moi que tu en as. Sinon je ne pense pas que tu m’aurais laissé faire. Si je suis ici, et que tu m’as trouvé dans ce bâtiment c’est parce que je suis à la poursuite d’un Kappa. Il a remonté le fleuve et s’est arrêté dans cette Cité. J’avais trouvé une piste qui m’a amené là où on s’est affrontés. Qu’est-ce que tu cherchais, toi ?
L’assaillante du templier sembla hésiter un moment. Répondre ou pas ? Donner des informations ou pas ? Au point où elle en était, communiquer avec lui ne pourrait pas faire empirer sa situation.
– Mon… mon matricule est le numéro 24, série génétique A.R.C. J’ai été envoyée pour chercher et détruire ce qui a endommagé l’écluse de l’Île de la Cité et tenter de passer. Je l’ai pisté au-delà du périphérique où j’ai trouvé sa tanière. Lorsque tu es entré j’ai pensé que tu étais lui. Je me suis trompée.
– C’est oublié. Même si tu n’as pas de descriptif complet de ce qui a pu s’en prendre à l’écluse je pense qu’on cherche la même chose. Les Kappas sont particulièrement à l’aise sous l’eau et si ça a réussi à l’arrêter, c’est normal qu’il ait cherché à s’implanter ici. Écoute, je pense que ce soir il va se remettre à chasser, si on essaye de patrouiller autour du fleuve on devrait pouvoir le localiser rapidement.
La Vampire ne répondit rien, se contentant acquiescer faiblement, son esprit toujours occupé par les mêmes pensées. Elle se mit à regarder ses mains et notamment son bras encore endolori qu’elle évitait, comme l’avait conseillé le templier, de bouger. Lui de son côté se doutait bien que quelque chose n’allait pas mais que si elle ne désirait pas en parler, il ne devait pas s’impliquer.
On frappa alors à la porte, ce qui tira la transhumaine de ses pensées qui se remit en position défensive. Vollmond, de son côté, se contenta de se lever tout en faisant signe à la blessée de rester en place.
– Doucement, c’est un ami qui vient nous apporter à manger. Tu as faim j’imagine ? Entre ! se tourna-t-il ensuite. Il n’y a pas de danger.
– Tu as réussi à mettre en place un dialogue ?
– Oui. Un quiproquo plus qu’autre chose, au final.
– J’ai du pain et de la viande séchée. Et un peu de lait aussi. Je te les dépose juste, je dois aider à fermer la boutique.
– Pas de soucis. Je te revaudrai ça.
– Fais en sorte que la ville soit un peu plus sûre, tu nous arrangerais tous ici. Je repasserai demain. À plus tard, salua le marchand avant de fermer la porte derrière lui.
– Mange un peu, c’est plus simple de se battre le ventre plein, fit le Lycan en plaçant les vivres sur le lit, à portée de son interlocutrice. Je te laisse le lait. Je sais qu’en général vous, les Vampires, aimez ça. Presque autant que le sang. Surtout quand vous savez vous battre. Tu aimes ça toi aussi, non ?
– Je ne sais pas ?
– Tu n’as jamais goûté du lait ?
– Je n’ai… jamais mangé.
Le templier tiqua un peu sur cette affirmation de celle qu’il supposait venir de la Ville Haute. Il savait que certains endroits possédaient des technologies avancées, n’ayant jamais perdu les connaissances de l’ancien monde. Mais il ignorait jusqu’où cela pouvait aller. La curiosité l’amena alors à l’interroger :
– Comment est-ce que tu te nourris ?
– Je… suis mise en sommeil la plupart du temps. Ils me gardent dans une machine qui nous plonge dans le froid. Quand ils nous donnent une mission, ils nous réveillent, nous mettent sous perfusion le temps de nous mettre les infos nécessaires en tête. Puis on sort exécuter la mission. On revient, ils prennent les informations sur la façon dont elle s’est déroulée puis ils nous refont dormir. Je ne mange pas durant cet intervalle précis. Je sais ce que c’est car, lorsqu’ils m’ont conçue, ils m’ont mis tout un tas d’informations dans la tête. De la même manière que pour les missions. Qu’est-ce que c’est que manger. Où je me trouvais. Ce qu’il y avait à l’extérieur. Parce que les premiers essais devenaient fous dès qu’ils les envoyaient en missions.
– Conçue ? Comment ça ?
– Mon matricule est le numéro 24, série génétique A.R.C. Je suis la vingt-quatrième édition basée sur ce schéma ADN précis. Il a existé 23 versions de moi-même avant maintenant. Toutes ont été retirées après une série de missions réussies.
Alors que la Vampire, dont le regard était passé à la mélancolie, continuait de fixer le vide, le templier lui avait arrêté de manger. Il avait réalisé la vie que menait son interlocutrice ou plutôt, son absence. Il tendit alors la bouteille de lait une nouvelle fois, dans le but de lui faire expérimenter quelque chose de nouveau
– Goûte. Il y a un début à tout. Tu sais comment boire non ?
La jeune femme se saisit alors de l’objet avant de la porter à ses lèvres. Ce fut rapidement le contenu intégral de la bouteille qui disparut. Si les premières secondes elle avait été prudente dans sa démarche, elle avait néanmoins pu apprécier ce qu’il lui avait proposé.
– Apparemment tu as l’air d’aimer le lait. C’est un début !
– C’est… bizarre.
– J’imagine que dans tout ce qu’ils peuvent t’apprendre il n’y a pas les saveurs que peuvent avoir les choses. Essaye la viande séchée. C’est complètement différent.
Le templier, en observant la Vampire, avait oublié tout ce qu’elle avait pu lui dire et s’amusait maintenant à lui faire découvrir les différents aliments que lui avait apporté Redge. Elle de son côté avait ouvert son éventail d’expressions et avait même esquissé un léger sourire après avoir dégusté le lait. Elle se saisit alors du morceau de viande avant de le porter à sa bouche puis de le retirer tout aussi rapidement avec une grimace.
– Ouerk… C’est fort.
– C’est salé, c’est pour que la viande ne dépérisse pas trop vite. Prends de l’eau pour te rincer la bouche.
Elle se saisit alors d’une des deux gourdes et avala l’eau. Cette fois sans réel plaisir. Si cela avait permis d’effacer le goût du sel, le liquide transparent lui plaisait clairement moins.
– Je préfère le lait.
– Mais l’eau c’est bien aussi. On en a pas toujours en grande quantité mais quand on a vraiment soif c’est ce qui se fait de mieux. Je suis sûr qu’en ville et avec le fleuve ils ont de quoi puiser pour tout leur saoul. Gardes-en pour plus tard. Au cas où. Après, le lait, je connais pas beaucoup de Vampires qui n’en soient pas amateurs. Il y en a même certains que ça rend complètement fou. Et ça aide pour leurs griffes.
– Les griffes de Vampires sont des extensions calcifiées des ongles que pourraient avoir un humain normal. Le lait possède une forte teneur en calcium qui facilite cette calcification.
– Tu parles comme une machine.
– Désolée.
– Ne le sois pas. On a tous nos petites manies.
– Tu as dit que tu étais un templier ? Qu’est-ce que c’est ?
– On est… un groupe de personnes qui s’est organisé pour régler certains problèmes et faire en sorte qu’il y ait un peu plus de justice et d’entraide dans ce monde. On accepte tout le monde, femmes, hommes, humains, transhumains et de tous les âges. Tant que l’on souhaite faire le bien autour de soi. Si tu veux… Après ça, tu pourrais nous rejoindre.
– Je ne sais pas. Je n’ai rien qui m’attende au-delà de l’Île de la Cité.
– Tu as déjà eu envie de t’enfuir ? Voir le monde extérieur ?
– Jamais. Je… Quand on me réveillait, j’exécutais ma mission et je n’avais que ça en tête. Même lorsqu’on s’est rencontrés je ne pensais qu’à ça. Au final c’est… ma blessure qui m’empêche de la réaliser qui fait que je me pose toutes ces questions.
– Écoute, si tu le souhaites, je peux t’aider. Pour quoi que ce soit. Mais je veux juste que tu me le demandes explicitement.
La Vampire ne répondit pas, plongée dans ses pensées. Plus elle y pensait et plus cela devenait confus dans sa tête. Elle ne pouvait pas contredire le Lycan sur la vie qu’elle menait auparavant, surtout après avoir expérimenté un échantillon du monde au-delà de l’île. Elle ne voyait cependant pas ce qu’elle pouvait devenir loin de tout ça. Parce que c’était tout ce qu’elle avait connu. Elle avait peur aussi de se retrouver dans un lieu qui pouvait être bien pire. Même si le templier avait parlé en bien de son groupe, elle ne le connaissait pas et peut être que cela n’était pas mieux. Juste différent. Cette inconnue l’effraya un peu. Ce que put alors lire Vollmond qui se contenta de la rassurer :
– Ne te prends pas la tête. On a déjà un Kappa à éliminer. Ensuite on verra. Il n’y a rien qui presse. Rappelle-toi juste que si ça te tente, Arc, tu as juste à me le dire.
– Arc ?
– En fait je ne sais pas comment t’appeler. Tu n’as semble-t-il jamais eu de vrai nom. À moins que tu ne veuilles que je ne t’appelle autrement ?
– Non, ça ira.
– On a encore un peu de temps avant la tombée de la nuit. Le Kappa ne se montrera pas avant ça. On se repose un peu avant d’aller patrouiller ? La nuit risque d’être courte, ça nous évitera de tomber de fatigue ou de manquer d’attention.
Alors que celle nouvellement dotée d’un nom acquiesça avant de se repositionner dans le lit, le Lycan lui s’était assis à la table et n’avait pas demandé son reste, ferma les yeux afin de se reposer de ce début de journée particulier. La Vampire, tâtant une nouvelle fois bras blessé avant de le regarder et se décida à l’imiter et s’endormit naturellement pour la première fois depuis le début de son existence.
Chapitre 6 :
– Comment va ton bras ? Tu penses qu’il est possible pour toi d’avoir un point de vue depuis les toits ?
La Vampire ne répondit pas sur l’instant, perdue dans ses pensées. Elle s’était endormie, sans l’aide d’aucune machine pour la première fois et elle avait rêvé. Elle ne savait pas vraiment de quoi et elle n’en avait gardé aucune image. Il ne lui restait que la sensation d’avoir rêvé. Cela l’avait d’autant plus surprise à son réveil, dans l’incompréhension de ce qu’elle venait de vivre, au point où ses mouvements erratiques avaient réveillé le Lycan.
– Tu es bien réveillée ?
– Ah. Si. Désolée. Mon bras va mieux. Je ne pense pas pouvoir l’utiliser au mieux. Mais il ne me gênera pas pour me déplacer là-haut.
– Tant mieux. Je te propose de commencer la patrouille d’ici, de descendre vers son ancien repère avant de remonter vers le lieu où il s’en est pris à sa victime. On ne pourra pas faire l’intégralité de la rive. Avec un peu de chance je pourrai le repérer à l’odeur et remonter sa piste. Tu penses qu’il est possible de le voir dans l’eau ?
– L’eau n’est pas des plus claires mais j’y vois. Si je détecte le moindre mouvement suspect…
– Fais-moi signe. Leurs sens ne sont pas mauvais non plus, essayons de rester les plus discrets possible.
– Ça me va.
Le Lycan et la Vampire s’étaient alors rendus en direction des quais. La nuit était tout juste tombée et il était alors plus que probable que le Kappa sorte pour chercher soit une nouvelle proie, soit à se nourrir. S’il n’était pas dans son repère, il se serait caché dans l’eau du fleuve, en attendant la nuit où il pourrait sortir et s’en prendre à une nouvelle victime. Arrivant près du cours d’eau, le duo échangea un regard avant que le templier ne prenne la parole :
– J’espère qu’on le trouvera ce soir. Ça m’embêterait qu’il s’attaque à quelqu’un d’autre.
La Vampire ne répondit pas, se contentant de sauter sur le mur et d’agripper à bouts de griffes le moindre interstice lui permettant de se hisser sur les toits, ce qu’elle faisait avec aisance malgré sa blessure. Une fois sur le toit de l’immeuble, elle regarda le Lycan en contrebas qui lui fit signe d’avancer.
La plupart des échoppes étant fermées, la Ville Basse de nuit était beaucoup plus calme qu’en journée. Seuls subsistaient quelques bars qui produisaient la quasi-totalité de l’activité nocturne. Quelques-uns se trouvaient en bords de quais mais ceux-ci, peut être suite au meurtre ayant eu lieu à quelques lieux d’ici, avaient refroidi toute activité sur la rive.
La principale source de lumière, en dehors de la pleine lune, était la série de bougies mise en place sur les lampadaires au pied des immeubles. Si ceux-ci semblaient fonctionner avec la technologie de l’ancien monde, cette dernière était inopérante aujourd’hui et des moyens plus rudimentaires avaient été mis en place pour que les rues puissent rester les plus éclairées possible, même si les bougies n’avaient pas l’efficacité nécessaire pour rendre clairement visible le sol où marchaient les passants.
L’autre source, au loin, était la tour de fer que pouvait distinguer Vollmond entre deux bâtiments. Quatre grands projecteurs, alimentés par des générateurs, éclairaient sa base et la rendait d’autant plus visible. Arc, elle, de son côté avait remarqué la population qui s’affairait en continu sur la plateforme en se relayant, comme une petite fourmilière.
Le fleuve était calme. Il n’avait pas plu depuis quelques jours et rien ne semblait troubler le flot continu du courant. Lorsqu’un pont coupait la vue, ce fut le Lycan, en s’accrochant près du bord ou en descendant, qui en inspectait les travées. Fort heureusement pour lui, aucun de ces passages n’était suffisamment large pour aveugler complètement les deux camarades, ce qui leur permettait de passer sans avoir de doute quant à l’absence, au moins en surface, de la créature.
Ce n’est qu’à mi-chemin que la quiétude de la patrouille fut interrompue. Un cri. De femme. Cela alerta Vollmond qui se dirigea vers sa source, après avoir fait signe à la Vampire de le suivre. Cela provenait de l’intérieur de la Ville Bass, à quelques dizaines de mètres à vol d’oiseau. Arc fut alors la première à arriver et à jauger la chose, rapidement suivie par le Lycan via une ruelle adjacente.
En pleine lumière se trouvait alors un petit groupe, constitué d’hommes, malmenant une femme qui cherchait à leur échapper. Le templier sortit de l’ombre.
– Messieurs, je vous demande d’arrêter sur-le-champ.
– Putain t’es qui toi ? Eh les mecs il y a un sac à puces qui vient nous faire chier ?
Le Lycan ne répondit rien. Il savait que la Ville Basse de la Cité n’était pas réputée pour sa tolérance. Raison pour laquelle les personnes atteintes du Mal préféraient devenir des Vampires, plus discrets malgré leurs besoins que des Lycans. Cela les rendait, aux yeux des plus rétrogrades, inférieurs à l’humain dit « pur » et cela se traduisait par une ostracisation et des lynchages réguliers.
Vollmond avança d’un pas, sans rien dire. Le groupe se tourna vers lui et délaissa la jeune femme, ce qu’il désirait. Les hommes, qui étaient au nombre de cinq, dégainèrent leurs couteaux et se formèrent en arc de cercle autour du templier qui, lui, laissa sa lame à la ceinture.
Le premier, celui qui s’était le plus rapproché mais qui semblait aussi le plus frêle et nerveux, tenta de planter sa dague dans la jugulaire du transhumain. Ce dernier se contenta de saisir le poignet de l’assaillant d’une main et la gorge de l’autre avant de le projeter sur trois autres qui se précipitèrent pour aider leur comparse, causant leur chute et laissant le temps pour le Lycan de se tourner vers le dernier encore debout.
Il était plus massif que les autres, presque aussi grand que lui, au crâne rasé et plus musclé que la plupart des autres agresseurs. Le templier sentait aussi une certaine assurance dans la façon dont il tenait le couteau. Lui de son côté restait en contrôle, l’idée était de les mettre hors d’état de nuire sans les tuer, sans se laisser porter par l’adrénaline. Il avait largement les moyens avec sa force et ses griffes de tous les saigner et de les achever dans l’instant. Il allait se contenter de briser quelques os pour leur passer l’envie de s’en prendre à qui que ce soit d’autre.
Vollmond prit l’initiative et visa l’estomac de son adversaire de son poing. Il fut paré d’une main, alors que l’autre, tenant la dague, s’apprêtait en retour à trancher le flanc du Lycan. De la même manière, ce coup-ci fut bloqué. Il apparaissait alors évident pour le templier, dans l’épreuve de force qui les opposait, qu’il dominait largement son adversaire. Il en profita pour l’amener au contact afin de lui donner un coup de tête qui assomma l’humain avant de lui broyer par la suite le poignet tenant l’arme.
L’homme recula alors après avoir poussé un hurlement, se tenant l’avant-bras. Les trois autres regardèrent leur comparse puis le transhumain et hésitèrent un temps à fuir avant qu’un cri ne se fasse entendre dans le dos du templier. Le détournant lui et la Vampire qui l’accompagnait, encore sur les toits, du combat qui avait lieu.
La jeune femme était emportée vers la rive par ce que le groupe d’humains ne put distinguer contrairement au Lycanthrope et à la Vampire qui reconnurent leur cible qui profitait du combat pour tirer sa victime à l’eau. La Vampire sauta de l’immeuble et se jeta sur le Kappa, qui n’avait pas remarqué sa présence et dont la fuite était ralentie par sa propre proie qui se débattait et qu’il décida d’abandonner face à cet assaillant qu’il n’avait pas prévu, afin de battre en retraite.
Arc n’était cependant pas prête à le laisser partir et assena un premier coup de griffe qui taillada la bête profondément le long du sommet de l’épaule jusqu’au milieu du torse. Celle-ci répondit en mordant la Vampire sur son bras encore douloureux et en la tirant vers l’eau où elle savait avoir l’avantage. Vollmond lui, avait priorisé la jeune femme et s’était interposé entre elle et le Kappa au moment où ce dernier l’avait relâchée pour s’enfuir. Ce qui l’inquiétait c’était le groupe d’humains qui pouvait en profiter à tout moment pour l’attaquer, lui ou, pire, elle directement. Cette inquiétude disparut rapidement lorsqu’il se rendit compte qu’ils en avaient profité pour prendre la fuite dans une autre direction.
Choquée, la jeune femme s’était immobilisée, reprenant ses esprits. Elle n’avait jamais vu de Kappa de sa vie, elle ignorait tout des dangers qu’il représentait mais elle avait pourtant ressenti, à travers le souffle humide et rauque de la créature sur son cou, que ce qui l’attendait était encore pire que ce qu’elle avait pu éviter quelques instants plus tôt.
Arc, elle, sentait que son bras l’handicapait plus qu’autre chose. Il y avait la douleur d’une part, chose nouvelle pour elle. Elle sentait bien qu’elle n’avait pas l’avantage dans le rapport de force, ce qui empira lorsqu’elle se sentit tomber dans le fleuve. Vint le froid de l’eau et l’impossibilité pour elle de respirer. Le souffle court, elle fut prise d’un sentiment qui lui fit abandonner toute volonté d’éliminer sa cible et qui lui demandait de se battre pour fuir la créature, remonter à la surface et trouver le moyen de respirer.
Elle sentit cependant quelque chose la tirer, plus puissant que la bête qui lâcha prise. Elle fut extirpée de l’eau par Vollmond, qui, connaissant mieux la bête, était venu en aide à la Vampire qu’il savait inévitablement en difficulté. Une fois qu’elle fut sur le sol, le templier tourna son attention vers le Kappa qui fixa la Vampire avant de disparaître au fond de l’eau.
– Quel bordel, fit une voix qu’avait déjà entendu le templier. Il détourna son attention de la Vampire et de la jeune femme pour voir Airey, accompagnée de quelques miliciens qui avaient intercepté le groupe un peu plus loin.
Vollmond ne répondit rien. Arc s’immobilisa complètement à la vue de la seconde de Gabriel.
– Madame, vous allez bien ? continua la cyborg, s’occupant de la jeune femme qui s’était prostrée et ne répondit donc rien. Elle fit signe à ses hommes de s’occuper d’elle dont l’état était préoccupant. Ces derniers l’aidèrent à se relever et à se déplacer.
– Merci de vous être occupés de ces gros cons. On a eu pas mal de problèmes pour les choper. On va pouvoir les foutre dehors.
Le Lycan sentit alors que sa présence n’était pas due à un pur hasard. Par deux fois ils s’étaient rencontrés peu de temps après des affrontements. Dans une ville aussi grande et où de nombreux événements avaient lieu régulièrement.
– Tu me suis depuis hier, n’est-ce pas ?
Les deux se fixèrent. Sans aucune animosité. Le templier l’avait dit comme une simple évidence et sans soulever la surprise de son interlocutrice.
– Ordre de Gabriel. Il voulait s’assurer que tu ne causes pas de problèmes. J’étais pas censée me montrer mais j’en ai rien à foutre. T’es visiblement pas un problème, tu gères pas trop trop mal la situation. Mieux probablement que la plupart d’entre nous. Du coup je vais faire mon rapport, gérer la situation et te laisser… vous laisser à la chasse de la créature.
Elle se tourna vers la Vampire, qui, bien qu’affaiblie, regardait Airey avec intensité, prête à réagir au moindre geste brusque.
– Je sais que la Cité intérieure a plus d’un grief contre moi et que je fais probablement partie de l’une de vos listes.
– De quoi parles-tu ? demanda le templier.
– Disons que par le passé j’ai réussi à m’introduire sur leur île, parfois sur ordre de Gabriel, parfois par mon initiative. Et que j’y ai causé un certain chaos. J’ai reçu la visite de quelques-uns de ses congénères qui ont tenté de m’abattre. J’imagine que tu savais déjà quel était plus ou moins son rôle. Mais pour le coup, tant qu’il n’y a pas de danger pour moi ou pour quelqu’un d’autre je ne ferai rien la concernant. Bon, je vous laisse. J’imagine que pour vous la soirée va plus ou moins s’arrêter là. En espérant que tu reviennes avec de bonnes nouvelles.
Elle tourna le dos aux duo avant de les saluer d’un geste de la main. Vollmond aida Arc à se relever, tout en fixant la cyborg qui disparaissait de leur ligne de vue. La nuit avait été plus courte que prévu et il était nécessaire pour tous deux de se reposer et de reprendre leurs esprits. Le Kappa n’allait pas se remontrer après ce qu’il venait de se passer, mais il était certain que la créature allait frapper à nouveau.
Chapitre 7 :
– Comment te sens-tu ?
– J’ai mal. J’ai du mal à bouger mon bras. La morsure me brûle.
Les deux avaient passé la nuit dans la chambre du templier. Vollmond avait aidé la Vampire à se coucher sur le lit. Celle-ci, qui avait été beaucoup plus malmenée que son allié lors de la confrontation, avait eu du mal à se déplacer et avait été soutenue pendant une bonne partie du trajet. Une fois arrivés, le Lycan avait procédé à un nettoyage sommaire des plaies et l’avait laissée se reposer. Lui s’était contenté de dormir assis sur la seule chaise présente.
Il avait commencé à réinspecter les blessures d’Arc. Après l’affrontement avec le Kappa celle-ci s’étaient rouvertes. Après avoir été tirée de l’eau par Vollmond la veille, elle s’était laissée lui faire confiance. Elle s’était alors laissée soigner, bien plus détendue et sereine quant aux manipulations du templier sur ses plaies.
– Là, ça devrait être mieux. J’ai fait ce qu’il faut pour que tu puisses bouger ce soir. Après tout ça, j’aimerais t’emmener voir les autres templiers. Je ne suis pas le soigneur le plus compétent. Comment est-ce que tu te sens ?
– Mieux. Si on oublie mon bras, Je peux utiliser mes griffes. Pas aussi bien qu’hier, mais je devrais pouvoir me battre.
-Bien. Il va falloir que tu te reposes alors. Et si tu t’alimentes bien tu ne devrais pas avoir de mal à calcifier comme il le faut.
La Vampire regarda le Lycan qui s’affairait.
– Pourquoi… es-tu intervenu hier soir ?
– Avec les autres ?
– Oui… Ça ne faisait pas partie de la mission.
– En quelque sorte. Et en même temps, je ne pouvais pas ne pas intervenir.
– Je ne comprends pas.
– Le monde dans lequel on vit est loin d’être le meilleur. Il y a le Mal, qui ne nous atteindra pas, toi ou moi mais qui peut frapper n’importe quel humain classique. J’en connais assez peu mais avec lui s’est effondré l’ancien monde, et même si je pense qu’il n’était pas parfait, je sais qu’il y avait une certaine forme de confort, qui pouvait être rassurant d’une certaine manière. Aujourd’hui… ce confort n’est plus pour une grande partie d’entre nous, et les injustices, que ce soit contre les transhumains ou les femmes sont d’autant plus présentes et imposées par des individus qui n’ont pas de bonnes intentions. Les templiers se sont créés pour aider ceux qui souffrent ou qui sont confrontés aux injustices. Parce que si je regarde faire, alors qu’elle a besoin d’aide, je manque à cette solidarité, et laisse se développer l’injustice.
On frappa à la porte, interrompant le templier. Il se leva, laissant la Vampire à ses pensées et ouvrit la porte à Redge qui amenait aux deux locataires de quoi se sustenter. Il tenait en main de la nourriture mais aussi une poche de sang, visiblement frais.
– J’ai entendu quelques mots sur le fait que vous l’aviez presque eu, hier soir.
– Les nouvelles vont vite.
– Je ne suis pas le moins bien informé de la Cité. Comment allez-vous ? demanda-t-il assez innocemment à la Vampire.
– B… Bien, répondit-elle, un peu surprise que l’homme de la Ville Basse s’intéresse à elle.
– Redge, est-ce qu’il y a un moyen d’envoyer une missive ? J’aimerais envoyer un rapport à mes camarades.
– Bien sûr. J’ai de quoi écrire dans ma boutique et je pourrai te la faire porter jusqu’à leur camp.
– Merci. Ils sont à moins d’une demi-journée de marche. Je descendrai tout à l’heure.
– Ça marche. Je vous laisse. J’imagine qu’après la nuit passée vous avez plus besoin de vous reposer qu’autre chose.
– Merci. Je te vois tout à l’heure.
Le Vampire referma la porte, laissant les deux avec les vivres qu’il avait pu ramener. Le templier prit pour lui un morceau de viande et laissa Arc prendre ce qu’elle souhaitait. Elle se contenta du lait qu’elle avait apprécié la veille. Après avoir étanché sa soif elle remarqua que Vollmond lui tendait la poche de liquide rouge, laissée par le marchand.
– Prends-en. Je ne sais pas comment ça se passe pour vous, dans la Ville Haute, mais tu en as probablement besoin.
– C’est…
– Du sang. Je ne sais pas comment il est collecté ici, mais ça semble être pas trop mal organisé pour que tu aies droit à ta part.
– Là-bas… Je ne sais pas, ils me rendorment avant quoi que ce soit.
– Eh bien ça fera une nouvelle découverte pour toi.
Elle se saisit de la poche tiède et l’ouvrit par le haut, là ou une encoche permettait d’obtenir facilement un accès au liquide rouge. Elle fixa d’abord le templier afin de chercher à se rassurer sur la procédure, il lui rendit son regard avec un sourire bienveillant et un simple hochement de tête. Elle se mit à aspirer. Le goût était… particulier. Pas ce qu’elle appréciait le plus. La texture du liquide, qui se voulait plus poisseuse que ce qu’elle avait pu goûter il y a quelques minutes avant, lui faisait déprécier l’expérience. Mais elle sentait bien qu’elle réagissait d’une façon différente que ce qu’elle connaissait. Comme si elle avait déjà consommé ce liquide, et que cela représentait un besoin pour elle. Qu’elle avait oublié ou qu’on lui avait fait oublier. Elle se sentit clairement apaisée et, quelques instants plus tard, constata que la poche avait été vidée.
– Le sang, ça vous permet de rester en vie, de ne pas vous effondrer de fatigue ou simplement d’anémie. C’est un besoin particulier mais ça reste toujours plus intéressant que de mourir du Mal. Et juste différent que de souffrir pendant des semaines pour devenir un Lycan.
– C’est dur de devenir un Lycan ?
– Je ne sais pas, je suis né ainsi. Mes parents en sont devenus, ce qu’ils en disent c’est que c’est une période de souffrance où tous ne survivent pas. Mais on a pas cette dépendance au sang, on est probablement moins agiles qu’un Vampire, mais on compense par la force. Au fond, que l’on soit humain, Vampire ou un homme-loup, ou quoi que ce soit d’autre, on est pas très différents.
Vollmond marqua une pause, alors que les deux terminaient leur repas. Délaissant le sac qui avait contenu les denrées, il tourna son regard vers Arc et remarqua que celle-ci le fixait, comme complètement absorbée par ses paroles. Il lui adressa alors un sourire avant de reprendre.
– Lorsque tout ça sera terminé, si tu veux, j’aimerais t’emmener chez les templiers. On essaye de vivre tous ensemble, humains et transhumains. On est loin d’être parfaits mais c’est un endroit que j’apprécie. Et j’aimerais te faire goûter des tas de trucs qu’il n’y a pas ici.
Elle ne répondit rien et se contenta de regarder dans le vide.
– À quoi penses-tu ? demanda-t-il, cherchant à percer à jour ce qui se passait dans la tête de la synthétique.
– Je… Si je suis mes ordres, ça ne sera pas nécessaire.
– Comment ça ?
– Lorsqu’une version de moi-même ou d’une autre série revient blessée, elle est retirée.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Si je suis les ordres, ils vont prendre le plus d’informations possible, me tuer, me disséquer et recycler ma matière pour produire l’énergie nécessaire à la prochaine série. Et… après être tombée dans l’eau hier soir, où j’ai cru un instant que j’allais échouer et mourir… Cette perspective me terrifie.
– C’est normal d’avoir peur. D’avoir peur de mourir, qui plus est.
– Tu as peur aussi ?
– De mourir ? Oui. Quand ça devient une éventualité, quand ça peut arriver. Et parfois après. Je sais que le choix ne me revient pas mais… Je pense que tu as le choix. Tu peux faire ce que tu es censée faire, suivre les ordres, revenir là-bas, et accepter de mourir. Ou tu peux désobéir, fuir, et vivre. Si cela te semble être le meilleur choix.
– Désobéir ?
L’idée paraissait tellement étrange pour la Vampire synthétique. Au fond, sa vie n’avait été que suivre les ordres, remplir sa mission et être mise au repos entre deux. On ne lui avait jamais laissé le choix. Et elle n’y avait jamais pensé. L’idée l’effrayait. Comme la peur de la mort, c’était l’inconnu qui l’attendait au-delà qui l’inquiétait. À cet instant précis cependant, ce choix ne lui semblait pas insensé.
– Écoute. L’un des principes des templiers, et l’un des miens, c’est que l’on doit pouvoir désobéir aux ordres. Quand on pense que cela en vaut le coup. Ça n’a pas toujours été le cas mais il y a une vingtaine d’années, des templiers dont l’ordre était, je cite, « d’apporter l’ordre et la justice » sont venus dans la Cité. Et ils ont suivi les ordres, à la lettre. Ils ont aidé, puis les gens ont demandé conseil… Et ils ont commencé à poursuivre tout ceux qui ne respectaient pas leurs idées de la justice, et de l’ordre. Et tout a fini en émeute avec les templiers fanatiques lynchés à mort. Et a mené à une longue et difficile réforme pour nous. Depuis lors, on refuse d’être ici pour imposer un quelconque ordre. On vient pour aider, résoudre des problèmes comme peuvent les Kappas. Et… ce que l’histoire dit moins c’est que parmi les premiers à avoir payé de leur vie le fanatisme de certains templiers, ce sont leurs camarades qui ont contesté leurs actes et qui ont tenté de les arrêter. Et qui, avec le recul, ont eu raison. Désobéir aux ordres ce n’est pas juste contester. Parfois, dans leur cas mais aussi des personnes qui vivaient dans la Cité à cette époque, c’est une question de vie ou de mort.
– Est-ce que tu serais prêt à m’aider ?
– Oui.
– Alors aide-moi à fuir. Je ne veux pas mourir.
– Je suis là et je vais t’aider. J’imagine que d’autres vont se mettre à ta poursuite si tu ne reviens pas ? Ça serait trop simple pour toi.
– Oui. Passées 72 heures, si une unité n’est pas revenue faire son rapport, trois autres sont envoyées pour la ramener. Éventuellement, si celles-ci ne reviennent pas à leur tour, elles sont considérées comme perdues. Aussi… j’aurais peut-être dû t’en parler mais… Ils ciblent tout ceux qu’ils savent avoir interagi avec l’unité perdue. Et le fait que… tu m’aies soignée fait que tu seras une cible.
– Redge est-il en danger ?
– Non. Ton ami ne risque rien. Ce qui leur importe c’est le contact physique, ou le fait… par exemple, de me nourrir.
– Bien. Tu as dit que tu avais 72 heures pour remplir ta mission ? Ça nous laisse…
– Je suis sortie de l’Île il y a 59 heures et 24 minutes. Ils sortiront un peu après le délai passé. Au milieu de la nuit.
– Ça a le mérite d’être précis. Et ça veut dire que si je veux me débarrasser du Kappa, j’ai une nuit pour le faire. Et fuir ensuite. Mais qu’on a toute la journée pour se préparer. Je vais essayer d’obtenir de l’aide. Ne serait-ce que pour nous guider, ou couvrir nos arrières. Ou gérer le Kappa au cas où je ne pourrai pas l’éliminer.
– Tu penses que la Cyborg acceptera de nous aider ?
– Je ne sais pas. Mais je vais sortir pour la contacter. Repose-toi. Les problèmes n’ont pas encore commencé. Je reviens le plus vite possible, et avec de bonnes nouvelles, si possible. J’aimerais en avoir fini avec le Kappa avant que tes anciens camarades ne viennent pour nous, il faudra le trouver ce soir.
Le templier se leva, quittant le chevet de la Vampire qui soupira et ferma les yeux pour tenter de profiter des heures qui lui restaient pour dormir. Il sortit de la pièce et assez rapidement de l’immeuble. Lorsqu’il mit les pieds dehors, il sentit presque immédiatement une odeur auquel il était maintenant habitué. Le Kappa était passé par là. Probablement à l’aube. Il avait suivi les deux, probablement à distance et les avait traqués jusqu’à leur lieu de repos. Avant de repartir.
– Voilà qui va simplifier les choses. J’imagine, soupira le Lycan.
Chapitre 8 :
Arc était restée alitée après le départ du templier. Elle avait essayé de trouver le sommeil, sans succès, pour au final se perdre dans ses pensées. Du peu qu’elle se souvenait d’avant sa mission, de tout ce qu’elle savait, et surtout de tout ce qu’elle ignorait. Le monde au-delà de la Cité. Ce dont on ne lui parlait pas. Et elle allait se retrouver là-bas. Et c’était probablement mieux que de mourir. Il y avait de la peur des deux côtés. Mais celle de mourir était beaucoup plus intense que de faire face au monde extérieur dont elle ignorait tout. Dans tous les cas, elle savait qu’elle pouvait compter sur le templier pour l’accompagner. Et il semblait bien mieux connaitre le monde. Ce qui était rassurant.
Quelques heures passèrent sans nouvelle du Lycan. Il n’avait pas donné d’heure de retour et cela commençait à l’inquiéter. Les heures s’écoulaient et le moment où elle serait prise en chasse à son tour se rapprochait tout autant. Et s’il n’était pas là, elle serait alors forcée de se débrouiller toute seule pour se défendre et fuir. Et elle savait, même si elle avait récupéré une bonne partie de ses forces, qu’elle avait peu de chances face à ses trois anciens camarades. Et plus elle y pensait, plus elle sentait la panique et la peur l’emporter dans une spirale infernale, la forçant à se recroqueviller et à fixer la porte.
Elle entendit du bruit, on montait jusqu’à la chambre. Elle se méfia et chercha à se lever au cas où elle devrait se défendre. Lorsque la porte s’ouvrit, elle était assise sur le bord du lit, s’attendant à n’importe quoi. Ce fut cependant le templier qui était de retour, s’étonnant de trouver la Vampire hors de son lit. Avant de réaliser rapidement qu’il l’avait laissée sans nouvelles pendant plusieurs heures.
– Je suis désolé. Faire ce que j’avais à faire m’a demandé plus de temps qu’espéré. J’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles.
La Vampire se détendit et souffla un moment, la peur laissant place au soulagement. Elle laissa au templier le temps de s’installer et de s’expliquer.
– Pour commencer, chasser le Kappa va m’être, va nous être plus facile que prévu. Le fait qu’on l’ait retrouvé et qu’il ait été blessé hier soir l’a forcé à changer de tactique. Il va chercher à nous affronter directement. Il nous a suivis jusqu’ici. Et va probablement venir nous attaquer de lui-même. Ça veut dire qu’on n’aura probablement pas à le chercher, mais que le combat se déroulera selon ses termes. Mais on a tout à y gagner dans notre situation.
– Ça veut dire…
– Que pour l’instant la mission que j’ai ne m’empêchera pas de te protéger de tes trois camarades. Dans l’absolu. J’ai pu envoyer mon rapport aux miens. Et j’ai demandé leur aide. Je leur ai donné un point de rendez-vous à l’une des entrées de la Ville Basse, à l’ouest. S’ils se mettent en chemin dès qu’ils la reçoivent ils devraient arriver dans la nuit. On sera probablement pris en chasse à leur arrivée. Par contre je n’ai pas pu trouver ni Gabriel ni Airey. Même si j’ai pu leur transmettre un message, je ne sais pas quand ils l’auront. On ferait mieux de ne pas compter sur leur aide.
Elle soupira. Vollmond avait accepté de l’aider. Le monde extérieur non. Elle devait l’accepter.
– J’ai emprunté un vieux plan de la ville à Redge. Ne serait-ce que pour indiquer aux templiers le point de rendez-vous, mais pour qu’on puisse trouver le meilleur itinéraire pour atteindre la sortie de la Ville Basse.
Il déplia le papier pour dévoiler l’intégralité des rues de la Cité. Elle était identifiable, parcourue par le fleuve et par la présence de l’Ile au milieu de celui-ci, où se trouvait la Ville Haute. Il commença par pointer l’une des entrées.
– Je leur ai donné rendez-vous ici. Porte ouest. Elle a pas mal d’avantages. D’une pour mes camarades, elle est plus proche et ils ne perdront pas de temps à faire le tour des Bidonvilles. Deuxièmement, parmi les entrées il y en a trois qui donnent sur de grandes avenues. Elles sont dégagées et nous permettront, à défaut de les affronter, de les fuir jusqu’aux portes. Une fois ici, avec un peu de chance on aura l’appui de mes camarades. Et enfin, c’est assez proche du quartier général. Si affrontement il y a on devrait attirer du monde. Je sais qu’il ne faut pas trop compter sur eux mais quitte à mettre en jeu notre chance, autant bien le faire.
La Vampire acquiesça, attentive. Elle-même avait la carte en tête, c’était l’une des choses qu’on lui avait imprimé avant de partir, afin qu’elle sache se repérer dans la ville. Il y avait ici et là des différences sur ce qu’on lui avait appris et ce qu’elle voyait. Sa version était beaucoup plus claire aussi, avec des noms de lieux et de rues qui différaient grandement. En réalité, si ce qu’elle connaissait était nommé en grande partie, la carte que possédait Vollmond numérotait les différents axes de circulation et certains lieux possédaient encore leur ancien nom. Ainsi, la grande avenue où se trouvait la porte, affublée du numéro 2, évoquait pour elle l’avenue des Champs-Élysées. La différence se faisait par la présence de la porte, bien marquée sur le papier du templier mais qui était la bordure du monde connu de la Ville Haute qui ne pouvait évoquer que les ruines de la Place de l’Étoile. Au-delà… C’était l’inconnu. Le noir total, pour elle comme pour ceux qui allaient s’en prendre à elle.
– Nous sommes actuellement ici, continua le Lycan en pointant du doigt un endroit bien précis au nord-est de la cité, éloigné certes, mais sur la même rive. Dans l’idéal il faudrait que nous affrontions le Kappa en chemin. Mais ce sera lui qui voudra probablement choisir quand attaquer et je pense qu’il faudra lui donner ce qu’il veut. Probablement un endroit où nous serons dos au mur, et loin de tout. Toujours d’attaque ?
– Oui.
– Bien, on a encore une petite heure avant le coucher du soleil.
La nuit était rapidement tombée sur la ville, aidée par les nuages dans le ciel qui annonçait de fortes pluies. L’air, sec et embrumé par la poussière en journée, avait laissé place à une humidité qui rendait l’air plus respirable mais aussi bien plus poisseux. Vollmond l’avait bien senti lorsqu’il était ressorti et sentait la poussière qui s’était accumulée depuis son arrivée coller à sa fourrure. Et il n’appréciait pas du tout.
Aujourd’hui encore les rues semblaient bien vides. Leur première étape avait été de saluer une dernière fois Redge et de lui remettre les clés de l’habitation avant de commencer la chasse. Et personne n’osait s’aventurer dans les rues, dont seule la pluie naissante et la présence du duo brisaient le silence. En réalité, ce qui inquiétait le plus le templier c’était que l’eau était en train de laver toute odeur, et notamment celle du Kappa. Avec un peu de chance, la créature les suivait et attendait le bon moment pour frapper. Dans tous les cas il fallait se rapprocher de la porte ouest. Pour autant, ils voulaient éviter de se trouver trop près du fleuve, là où il était plus probable qu’il se cache, afin de maintenir le plus de distance possible avec la Ville Haute au moment où ils seraient pris en chasse à leur tour.
Les deux avaient commencé leur voyage vers l’ouest. Le temps était d’abord passé d’humide à légèrement pluvieux et avait maintenant laissé place à des trombes d’eaux incessantes. Toute odeur rincée, le Lycan se trouvait maintenant incapable de savoir s’ils étaient sur la trace du Kappa ou non.
Alors qu’un quart du chemin était parcouru, sortis d’un grand axe de la cité, des bruits se firent entendre. Bruits de pas à peine dissimulés par la pluie, gravier de la chaussée remué, et enfin pour les oreilles des deux transhumains, attentifs, une respiration chaotique et légèrement difficile. Ils continuèrent leur chemin. Ils se trouvaient dans une rue, à la vue de tous, et avaient un moyen de fuir en cas de problème, ce qui n’allait pas inciter la créature à attaquer. Ils échangèrent un regard, juste assez pour ne rien montrer autre chose qu’ils se comprenaient.
Presque deux heures s’étaient écoulées depuis le début de leur marche, dont une heure où ils se savaient pris en chasse. Et ils continuaient d’avancer vers l’ouest, sans jamais trouver d’endroit favorable. Le Kappa se montrait patient et était resté à la même distance, ce qui n’arrangeait pas exactement les choses. Arc continuait à écouler le temps qu’il lui restait. Au final, moins d’une heure, probablement un peu plus avant la prise en chasse. Ils avaient cependant réussi à se rapprocher et étaient désormais à mi-chemin. Un petit peu moins en considérant que la grande avenue leur permettrait d’avancer rapidement vers la sortie.
Alors que la Vampire avançait, perdue dans ses pensées, le templier remarqua rapidement, entre deux bâtiments, un petit passage. Ce n’était pas le premier qu’il trouvait, et systématiquement ils s’y engageaient dans l’espoir de tomber sur un cul-de-sac. Cette fois-ci c’était la bonne. S’il n’y avait pas de mur bloquant le chemin, un immense tas d’ordure et de tôles se tenait entre les deux immeubles.
Lorsqu’ils se retournèrent, comme pour faire demi-tour, ils se retrouvèrent face à une silhouette dessinée par le peu de lumière que proposaient les lampadaires malmenés par le temps de l’allée précédente. Le Kappa, de toute évidence, même si celui-ci se trouvait dans une position étrange.
La créature était courbée, sur elle-même. Elle ne semblait pas réellement avancer mais plus tituber maladroitement. Vollmond chercha dans la pénombre et reconnut assez rapidement, au niveau de l’épaule droite, la blessure qu’avait infligée Arc la nuit précédente. La plaie semblait s’être infectée, si elle ne saignait pas, ou peu, elle avait clairement enflé et pris une teinte verdâtre particulière, même sur la peau blafarde de la créature. Du même côté le bras était tremblotant et maintenu près de la poitrine.
Arc connaissait beaucoup moins la créature que le templier, mais elle comprenait à peu près la même chose sur la situation de la créature. Elle ne l’avait pas juste blessée, elle était mourante et elle espérait se venger sur eux. Ou à défaut quelqu’un d’autre. Sa respiration, chaotique, s’était accélérée depuis que le Kappa s’était présenté devant eux. Elle, sa mission étant obsolète, n’avait aucune autre raison de se battre autre que sa défense. Il n’y avait pas d’animosité particulière envers lui, juste l’envie de vivre. À ce moment précis, elle se demanda si la cyborg ressentait la même chose vis à vis des autres Vampires, ceux qui l’avaient précédée, et qui l’avaient attaquée.
– Finissons-en, souffla le templier, dégainant sa lame pour la première fois depuis son arrivée dans la Cité.
Le Kappa siffla en réponse, avant de se jeter, difficilement à quatre pattes contre les deux adversaires. Il allait tenter de profiter de la pénombre pour rendre moins lisible ses attaques. Le templier et la synthétique, eux, avaient leur expérience et leur nombre pour eux afin de terrasser la bête. Le plus rapidement possible, car leur temps était compté.
Chapitre 9 :
La créature, rampant péniblement, s’était jetée vers la Vampire, plus petite que le Lycan. Cette dernière avait répondu, ses propres griffes formées, d’un coup large, forçant la créature à reculer. Arc remua un peu les bras, n’ayant pas pu réellement les bouger ces dernières heures. Elle avait presque récupéré l’intégralité de ses capacités. S’ils n’étaient pas dans un lieu si sombre, elle n’aurait pas hésité à profiter de l’exiguïté de l’endroit pour frapper.
Le templier s’était avancé, l’arme en main et sans précipitation. La créature se tourna vers lui, et continua à siffler pour tenter d’intimider son adversaire. Cette fois ce fut au tour du Lycan de frapper, d’un simple mouvement du bras, mais fut esquivé par la bête qui fit un pas de côté avant de tenter de contrer, puis de se raviser en voyant qu’elle était attendue par le templier, prêt à la saisir.
– Il faut qu’on réussisse à l’immobiliser. Il cherche à frapper mais est trop méfiant.
C’était risqué, aller au contact c’était prendre le risque d’être blessé. Mais ils voulaient en finir rapidement. La créature avait tout son temps, pas eux. Ils échangèrent un regard, dans cette ruelle, particulièrement étroite ils avaient du mal à profiter de l’avantage du nombre. Mais si l’un d’eux réussissait à passer derrière, le combat prendrait une toute autre tournure.
– Je peux le contourner.
– Bien. Je vais l’occuper.
D’un seul mouvement, ils s’élancèrent. La créature n’allait pas se laisser faire, elle voulait jouer de son agilité et son aisance sur le sol humide. En particulier depuis qu’elle voyait que la Vampire avait reculé. Le Kappa sentait qu’ils préparaient quelque chose et ne put que répondre en tentant de contrer le Lycan qui s’était jeté sur lui dans un grand coup d’estoc. Il recula alors dans un bond, ce qui n’empêcha pas le templier de continuer à se rapprocher et de suivre le mouvement en tentant de saisir par la droite la créature. Celle-ci, sentant bien qu’elle n’allait pas pouvoir éternellement reculer, décida de contrer en allant elle-même au contact.
Le Kappa ne vit alors rien de la Vampire qui s’était élancée. Arc avait profité de l’action et de son agilité pour effectuer un saut. Après quelques pas rapides elle avait pris appui sur le dos de son partenaire et avait sauté par-dessus la mêlée.
Un court instant plus tard, après que la gravité ne la rappelle, elle dut se préparer à atterrir sans encombre. Le sol était cependant glissant, trempé par la pluie, et la Vampire sentit les limites que lui imposait sa blessure lorsqu’elle chercha à retrouver son équilibre. Elle sentit la douleur la frapper au point de la faire vaciller et dut se stabiliser avec son dernier bras valide. Elle se retourna alors pour voir le Kappa, mordant le bras gauche de Vollmond, et saisissant de son dernier bras valide le poignet où se trouvait la lame.
Le Lycan tenait le coup. Il pouvait toujours se battre, et il savait qu’avec la pluie la blessure allait rapidement être nettoyée. Arc était maintenant derrière la créature qui allait soit devoir réagir rapidement, soit mourir. Son inquiétude était de ne pas savoir quand et comment les Vampires allaient frapper. Sa camarade était bien plus au fait du temps qu’il leur restait, et si celle-ci ne paniquait pas plus que ça, il n’y avait pas de raison de s’en faire non plus.
Le Kappa réalisa, dans le même temps, que la situation ne s’arrangeait pas pour lui. Elle était dans son dos. Son premier réflexe fut de lâcher le Lycan et de reculer, mais ne sachant pas où se tourner, la bête recommença à siffler, d’abord vers elle, puis vers lui. Dans un mouvement désespéré, elle se tourna alors vers l’ancienne chasseuse de la Ville Haute.
Arc se décida à contrer. Elle voyait le danger que représentait encore la bête. Blessée, et désespérée elle pouvait encore les atteindre. Elle recula, gardant ses distances, en particulier lorsque Vollmond avait suivi le Kappa de près. Ne pouvant non plus l’ignorer, ce dernier s’arrêta dans sa course, se tournant subitement vers le Lycan, en continuant de siffler agressivement afin de tenter de les maintenir éloignés.
Dans la panique, la créature, bien qu’habile habituellement sur les sols trempés, glissa, n’arrivant pas à se mouvoir comme elle le souhaitait avec son propre bras immobilisé. Ce fut une occasion à saisir, la créature sur la défensive n’allait pas pouvoir réagir, pas à cet instant ni dans les quelques secondes qui allaient suivre. Et il n’en fallait pas moins pour que les deux tentent d’achever la créature. Ils n’avaient pas cherché à comprendre, et en réalité Vollmond s’était attendu à ce qu’elle attaque, il avait interprété le mouvement comme tel et n’avait réalisé son erreur d’appréciation qu’au moment où la créature dut poser un genou à terre pour retrouver une forme de stabilité.
Arc avait été plus rapide. Parce qu’elle n’avait pas réfléchi à ce que faisait le Kappa et qu’elle n’avait vu que l’opportunité de frapper. Sa condition de Vampire, bien plus agile et vive qu’un Lycan, même bien entrainé, facilitait les choses. Armée de ses griffes elle donna un coup dans la gorge de la créature qui se mit à saigner abondamment. Celle-ci, réalisant ce qu’il venait de se passer, tenta avec ses mains palmées de compresser la plaie afin d’arrêter l’hémorragie avant de s’effondrer au sol, convulsant et s’étouffant avec le sang qui envahissait d’abord ses voies respiratoires avant de pénétrer dans ses poumons.
Vollmond s’était arrêté, voyant que la créature était hors d’état de nuire. Cependant, devant l’agonie du Kappa, il décida de l’achever en enfonçant sa lame au niveau des tempes de la créature qui poussa un petit gémissement avant de s’éteindre définitivement.
Les mains relâchant la pression autour du cou, le sang commença à ruisseler le long du corps de la créature avant d’atteindre le sol où il était rapidement dilué et rincé par la pluie. Ne restait que l’odeur, que ne connaissait que trop bien l’homme-loup. Celle de la mort, des personnes que les templiers avaient essayé de soigner, d’aider, parfois trop tard, et parfois d’adversaires qui refusaient d’entendre raison et qui préféraient mourir plutôt que d’arrêter de faire le mal. Ce à quoi il était moins habitué, en revanche, c’était l’odeur de son sang. Ce n’était pas la première fois qu’il était blessé, bien sûr, même c’était toujours une odeur dont il n’arrivait pas à se détacher et qui le surprenait toujours. C’était son sang, son odeur, et cela restait une expérience particulière.
– Tu vas bien ? Demanda la Vampire au templier.
– Oui, ça va. Ça fait mal et c’est handicapant mais je peux continuer à utiliser mon bras pour l’instant. Ça peut attendre.
Le templier avait répondu en prenant le corps de la créature dans ses bras. Il avait rangé sa lame à sa ceinture et soulevé le Kappa inanimé.
– Pourquoi ? lui demanda la Vampire, cherchant à comprendre le comportement du templier.
– J’aimerais que le corps soit trouvé assez rapidement demain, ne serait-ce que pour que l’on sache que la menace a été éliminée. Et si ce n’est pas le cas, le corps risque de rester pourrir ici, et répandre une infection dans la ville. Là, les gens pourront se débarrasser du corps comme ils le souhaiteront. Et les Kappas n’ont pas réellement de rites funéraires. Ils ont une vision très utilitariste des cadavres. Et je ne pense pas qu’on puisse en faire quoi que ce soit en ce moment.
– Non, je voulais dire… pourquoi l’avoir achevé ? Il… était déjà en train de mourir.
– Je… pense que dans la mesure du possible, il faut éviter de faire souffrir. Les Kappas sont… un problème. Je ne sais pas si on peut les appeler des transhumains, mais le fait est, qu’à l’origine, il y a une part d’humanité qui s’est perdue. Et… la vérité c’est que ça me pose un problème. Nous n’arrivons pas à dialoguer avec les Kappas, et on a aucune connaissance de Kappas qui se soient intégrés à un village, ou à une société. Pour autant ils ne sont pas si différents de moi, qui suis né de parents transhumains. Et… des transhumains sont régulièrement chassés, lynchés, abattus, comme on le ferait pour des Kappas. Pour des raisons absurdes, parce que des humains cherchent à les dominer pour les exploiter… Et parfois je me demande si on ne reproduit pas juste ça envers les Kappas.
Le Lycan fit une pause, ils étaient sortis de la ruelle et le corps avait été déposé délicatement sur le côté de la rue. Vollmond soupira avant de faire signe à la Vampire qu’il fallait se mettre en mouvement. Le temps allait leur manquer et il était plus que probable qu’ils se fassent rattraper rapidement. Il reprit alors ses réflexions, lançant la marche.
– Et dans le même temps on ne doit pas détourner le regard sur ce qu’ils font. Les Kappas détruisent les vies de femmes, les font souffrir et il faut empêcher ça. Et malheureusement l’impossibilité que l’on a pour le moment à dialoguer avec eux et la violence de leurs actes font que nous n’avons pas de réponse pacifique. Notre politique en la matière est de n’intervenir que lorsqu’il y a des rapts pour y mettre fin. Lorsqu’on est informés de la présence d’un groupe près d’un village, et qu’il n’y a pas eu d’attaques, on essaye d’informer les gens, de leur expliquer comment il faut agir pour éviter d’avoir le moindre problème. Mais ça ne dure jamais éternellement et ça finit presque toujours dans le sang. Et du coup… je pense qu’il fallait mettre un terme à ce qu’il faisait. À lui et à son groupe, parce qu’ils causaient du tort. Pour autant on est pas à l’abri de s’être trompés depuis le début et qu’on ait participé à leur destruction alors qu’on aurait pu les aider, trouver un moyen d’entrer en contact avec eux, et peut être changer chez eux ce qui devait être changé. Si c’est le cas, et j’espère que ce sera le cas un jour, il faudra que l’on apprenne de nos erreurs, que l’on change et travailler à ce que ça ne se reproduise plus jamais.
Il termina avec un nouveau soupir, bien conscient d’avoir débordé sur la question que lui avait posée la Vampire et qu’il l’avait probablement perdue plus qu’autre chose. Elle, de son côté, l’avait écouté. Certes, sans saisir encore la totalité des tenants et aboutissants du discours, mais cela représentait une réponse, malgré tout, et parce que cela lui permettait de ne pas penser au fait que d’ici quelques minutes son temps serait écoulé. Et cette réalité l’inquiétait, malgré toute l’organisation et la préparation qui avaient eu lieu pour que sa fuite se passe le mieux possible.
Chapitre 10 :
– Ils vont arriver…
– On est plus si loin que ça… hâtons-nous.
Une petite dizaine de minutes s’étaient écoulées et les deux avaient repris leur marche. Le pas avait fini par se presser, sans la pression du Kappa qui les poursuivait et qui les amenait à faire attention à leur rythme. Le combat avait été rapide mais il était maintenant plus que probable qu’ils se fassent rattraper avant d’arriver au point de rendez-vous.
Vollmond ne pensait plus à son bras endolori. Clairement il ne pourrait pas l’utiliser comme il le voudrait, mais ce n’était pas non plus un poids mort. Ce qui l’inquiétait c’était d’être dans une rue exiguë face à un nombre plus important d’adversaires, entraînés et bien plus dangereux que le Kappa. Il était important qu’ils se retrouvent dans les rues les plus ouvertes possibles, où il serait plus difficile pour les Vampires de jouer sur leur agilité, et plus facile pour eux de ne pas se faire encercler.
Arc, elle, savait pertinemment que son temps était écoulé et que ses anciens camarades se mettaient à sa poursuite. L’angoisse que cela créait était palpable et la rendait fébrile, incapable de parler. D’un autre côté, elle se sentait en parfaite maîtrise de ses capacités, ses sens étaient le plus aiguisé possible. Et même si elle ressentait un empressement, elle se contentait de suivre le Lycan.
Et puis, encore quelques minutes plus tard, les deux entendirent du bruit sur les toits. À quelques rues derrière eux. Ils se rapprochaient rapidement et gagnaient du terrain en passant par les toits. Il ne leur restait que quelques rues, quelques minutes. Qui allaient leur manquer cruellement avant d’arriver sur l’avenue où ils pouvaient fuir autant qu’ils le voulaient. Ils échangèrent un regard et se mirent à courir.
– Le boulevard, proposa la Vampire, qui avait encore la carte en tête et réfléchissait au terrain le plus propice pour recevoir leurs adversaires.
– Tu es sûre ?
– Plus long pour rejoindre l’avenue, mais plus facile pour nous de les y affronter.
– Je te fais confiance.
Elle connaissait la ville mieux que lui, se dit le templier. Lui, avait rendu la carte et avait probablement besoin de l’avoir sous les yeux avant de prendre une décision. Ce qui était impossible. Dans tous les cas, ils se trouvaient actuellement dans une rue assez simple, mais qui restait étroite, beaucoup trop pour le Lycan qui s’attendait à être pris en tenaille à tout moment.
Ce fut lorsqu’ils sortirent que leurs adversaires se présentèrent à eux. Ils avaient sauté des toits pour arriver à leur niveau. En face d’eux, à quelques mètres, et bien alignés.
– Numéro 24, étant donné votre non-retour pour rapport passées les 72 heures prévues par la directive de retour des unités, vous êtes signalée comme déviante et je vous signale l’ordre d’élimination à votre égard.
S’était exprimé le Vampire se trouvant entre ses deux comparses. Ils portaient une tenue en tout point identique à celle que possédait Arc, à la seule différence que celle-ci avait été rapiécée, et déchirée après l’affrontement avec le Lycan puis le Kappa. La ressemblance ne s’arrêtait pas là puisque tous les quatre arboraient les mêmes crânes rasés et le templier pouvait deviner, aux traits du visage, qu’ils partageaient tous les mêmes gènes.
– Que vous le sachiez, sa mission a été remplie.
– La règle est le retour au bout des 72 heures. Elle n’a pas été respectée, elle connaît les conséquences.
– Si je revenais, c’était pour mourir de toute manière. J’ai été blessée. Il m’a soignée et m’a aidée. Si je fuis c’est parce que je refuse de mourir maintenant.
Elle avait répondu, d’abord un peu hésitante mais elle l’avait fait. Elle allait contre tout ce quoi elle avait été programmée et elle en ressentait un grand stress. Vollmond ne la regardait pas, concentré, attendant le moindre mouvement agressif. C’était sa décision et elle était prête à l’assumer jusqu’au bout.
Il n’y eut pas de réponse à sa déclaration. Elle s’y attendait, et elle y était préparée lorsque les trois se jetèrent sur elles, leurs griffes formées. Elle allait répondre, en garde, mais ce fut le templier, dégainant sa lame, qui fit reculer les trois, ceux-ci se voulant plus prudents dans leur approche.
– Vous pouvez toujours nous laisser passer. Nous sommes prêts à nous défendre autant qu’il le faudra.
– Abandonner notre mission signifie notre mort. Elle le sait.
– Pourquoi aller vers ces extrêmes ? L’échec arrive toujours, que ce soit pour moi, ou pour vous. Moi j’aurai la chance de pouvoir apprendre et d’en sortir grandi.
– Peu importe pour nous. Ce qui importe est que l’ordre soit garanti dans la Ville Haute et que ses règles soient respectées.
Le Lycan analysait la situation. Elle aurait pu être plus compliquée si l’un d’entre eux se trouvait derrière eux, dans leur dos. Ici de face, il y avait toujours un moyen de s’en sortir, ou de reculer, même s’il voulait éviter d’en venir là, étant donné qu’ils allaient se retrouver rapidement dans la rue précédente, plus étroite et permettant aux Vampires, beaucoup plus agiles, de se battre. Ici, sur un sol large et plat, cela se relevait plus compliqué pour eux. Il devait jouer de sa force et de son gabarit. Et pour ça il fallait aller au contact, et y rester. Et il était probable que sa lame ne soit pas aussi utile qui le souhaitait. Ce qui l’inquiétait c’était son bras gauche, blessé. Il ferma serra son poing, quelques instants, nonobstant la douleur et confirmant qu’il avait la force nécessaire pour se battre. Il rangea la lame à sa ceinture et se mit en garde.
Arc avait ressorti ses griffes, les autres non plus n’avaient pas attendu. Elle savait qu’elle n’avait pas l’avantage du terrain. Mais cela l’arrangeait, parce que ses blessures n’étaient pas complètement guéries et même contre le Kappa, elle avait senti qu’elle forçait. Pour autant elle devait faire avec. L’important était de leur survivre.
Le groupe reprit son assaut. Six coups de griffes différents. Deux Vampires, celui qui avait pris la parole et la femme, s’était lancés sur Arc, le dernier s’était mis en opposition au templier prêt à le recevoir. La rebelle, elle, esquiva la première attaque en plongeant sur le côté, se séparant de Vollmond. Elle fut cependant rattrapée par le second qui réussit à lui écorcher la jambe droite du bout de ses griffes, compromettant quelques instants son équilibre, mais remarqua que les deux autres, mis en difficulté par leur propre élan, glissaient sur les pavés du boulevard et durent retrouver leur équilibre.
Le templier avait confronté, comme prévu, le Vampire qui cherchait visiblement à l’occuper. De la même manière qu’il avait confronté le groupe d’humains, cela tournait à l’opposition de force entre les deux, voulue par le Lycan qui avait pris l’initiative de saisir son adversaire, ce dernier répondant en enfonçant ses griffes dans les mains du templier. Mais l’homme-loup, beaucoup plus imposant qu’un Vampire, le surpassa et l’obligea à plier le genou. De sa main droite encore valide même si légèrement abîmée, il broya la main griffue de son adversaire qui cria sa douleur.
Les deux autres avaient continué leur poursuite d’Arc, qui esquivait du mieux qu’elle pouvait les assauts. Elle avait continué à prendre des coups et commençait à fatiguer. Ce fut l’appel à l’aide qui changea la situation. Leur attention fut détournée un instant, permettant à la Vampire de reprendre son souffle. Puis l’unité féminine détourna son attention de la rebelle afin de tenter de venir en aide à son confrère en souffrance. Le templier, bien conscient de l’aide qu’allait recevoir son adversaire, décida de l’utiliser en le projetant vers la Vampire ennemie, qui reçut le coup en pleine poitrine et fut projetée quelques mètres plus loin, accompagnée du second, relâché par le templier qui n’arrivait pas à maintenir sa prise avec l’inertie.
La femme, alors seule, se tourna vers le Lycan qu’elle estima comme une menace bien plus importante pour la réussite de leur mission que la résistance que lui avait opposé Arc. La rebelle ne la laissa cependant pas contrer et poussa la calcification de sa main droite au maximum, transformant ses griffes en une lame couvrant la tranche de sa main. Elle suivit son adversaire qui ne réalisa sa présence qu’au moment où la lame improvisée transperça son dos et la poitrine. Elle s’arrêta subitement, choquée d’abord avant de s’effondrer et de se vider de son sang.
Arc la regarda un instant et se rappela les mots du templier et comprit, en voyant celle qui lui ressemblait sur plus d’un point, ce qu’il voulait dire. Ennemies, certes. Ils restaient néanmoins des semblables et elle ressentait à son tour le besoin d’abréger ses souffrances. Ce qu’elle fit en tailladant le plus profondément qu’elle le pouvait l’arrière de la nuque de la Vampire qui succomba dans l’instant.
Vollmond avait attendu sa nouvelle adversaire et avait vu sa mort de la main de celle qui faisait, il y a encore quelques jours, partie de leur camp. Ils échangèrent un regard un instant, pour se dire qu’ils allaient bien, malgré leurs blessures. Puis ils se retournèrent pour faire face aux deux autres qui se relevaient, sans qu’ils ne fassent attention à celle qui était morte presque sous leurs yeux. Ils se remirent en garde du mieux qu’ils le pouvaient, notamment celui dont la main avait été broyée par le Lycan afin de frapper.
Et ils repartirent à l’assaut. Le leader en premier, encore en parfaite possession de ses moyens et visait la Vampire de nouveau, sentant qu’il n’allait probablement pas survivre au combat contre l’homme-loup et qu’il se devait donc de finir sa mission. Le second était resté en arrière en embuscade, s’il savait que le premier risquait d’être intercepté par l’un ou l’autre, il pouvait contrer et le protéger, ou terminer la mission.
Vollmond était conscient qu’ils avaient pris un avantage dans l’affrontement et confiant dans les capacités d’Arc à venir à bout du chef. Il allait en finir avec celui qu’il avait blessé. De la même manière Arc n’allait pas se laisser faire, si elle avait été blessée par le passé et que cela la ralentissait, les Vampires qu’elle avait en face d’elle à ce moment étaient plus lents que ce qu’elle avait dû esquiver quelques instants auparavant. Elle mit ça sur le contrecoup de leur chute qui avait dû les assommer. Dans le même mouvement que le Lycan elle se jeta sur eux, sa lame encore trempée de sang pour main droite et ses griffes dans l’autre.
Et les échanges reprirent, avec cette fois des coups donnés par Arc qui ne se contentait plus d’esquiver et fuir son assaillant. Vollmond, lui, était prêt à saisir à nouveau son adversaire qui maintenait ses distances autant qu’il le pouvait. Mais le poids mort que constituait désormais sa main jouait en sa défaveur et il n’arrivait pas à la garder aussi près du corps qu’il l’espérait. Jusqu’à ce qu’il réussisse à le saisir de nouveau. Le Vampire transforma rapidement les griffes de sa main libre en une lame et tenta un coup d’estoc vers la poitrine du Lycan qui arrêta le mouvement en opposant son autre main, qui fut transpercée par la lame mais ne put atteindre les organes vitaux de l’homme-loup.
Le templier poussa un grognement. Le Vampire était immobilisé et Arc, même si elle se débrouillait, avait son propre combat à mener. Et il ne pouvait mettre au sol son adversaire comme il venait de le faire, pas avec ses mains dans cet état. La douleur était déjà trop forte pour qu’il maintienne sa prise la dernière fois. Il décida alors d’user de sa force pour ramener son adversaire au plus près de lui avant d’utiliser la dernière arme qui était à sa disposition : ses crocs. Si les Vampires pouvaient armer de la même manière que leurs griffes leurs propres mâchoires et s’en servir pour sucer le sang de leurs victimes, les Lycans étaient dotés de crocs capables d’arracher la chair, en particulier lorsqu’ils jouaient de leur force.
Au contact le Vampire faisait face et avait essayé de calcifier ses propres crocs, mais ce fut l’homme-loup qui mordit le premier. À la gorge. Si le templier n’appréciait pas particulièrement la manœuvre, il n’hésitait pas à l’utiliser si la situation le demandait. La prise qu’il avait était forte. Le Vampire tenta de pousser un cri, étouffé par la pression exercée sur sa gorge. Les crocs pénétrèrent la chair avant qu’un grand coup donné par le templier ne brise la nuque de son adversaire et arrache, provoquant un jet de sang important, la trachée du transhumain qui périt et s’effondra immédiatement.
Le dernier fit un bond en arrière, il avait pris quelques coups de la part de la rebelle et en avait pu en donner aussi. Mais la mort de son deuxième camarade changeait la situation et il avait préféré reculer.
– Il est toujours temps d’arrêter le combat, suggéra le templier qui avait lâché le corps et retiré la lame enfoncée dans sa main.
Il n’eut pas de réponse autre qu’une nouvelle garde du Vampire qui se préparait à affronter ses deux adversaires, au grand désarroi de Vollmond qui soupira à nouveau. Il s’y attendait un peu, mais voulait laisser une porte de sortie. Qui avait été refusée. Ou qu’il ne voyait pas. Dans tous les cas, le combat allait reprendre et même si les deux commençaient à accumuler les blessures, leur nombre et la position de force du Lycan les mettait dans une bien meilleure situation.
Cependant, au moment où le Vampire s’élança, une détonation résonna derrière les deux camarades. Puissante et venant des toits. Le Vampire s’effondra, le crâne perforé de part en part. Vollmond comprit rapidement que quelqu’un avait utilisé une arme à feu. Les templiers en avaient extrêmement peu en leur possession et était incapables de produire les munitions nécessaires à leur utilisation. De fait, s’il pouvait connaître leur effet, il ignorait tout de leurs spécificités. Il se retourna alors pour comprendre qui avait pu tirer et reconnu sur le toit Gabriel qui leur faisait un signe de main, indiquant qu’il allait à leur rencontre. Ainsi la menace avait été neutralisée et même si l’intervention du chef de la milice n’était pas attendue par les deux combattants, elle restait bienvenue. Ils allaient pouvoir souffler.
Chapitre 11 :
– Vous avez de la chance… en quelque sorte. Les Vampires de la Ville Haute ont tendance à éviter le plus possible les Bidonvilles et n’ont jamais eu de contact avec les Lycans. Du coup ils ne se rendent pas compte qu’ils n’ont pas l’avantage en terrain plat. Ils se croient tout puissants mais dès que leurs attaques deviennent prévisibles ou qu’ils ne peuvent pas sauter dans tous les sens, ils se font massacrer.
Le templier et la Vampire avait été rejoints par le chef de la milice, et s’était dirigés, avec son aide, vers le poste des gardes où Vollmond avait donné rendez-vous à ses camarades. Si ceux-ci n’étaient pas encore arrivés, il pouvait se permettre d’attendre et de se reposer un peu. Ses mains, bien abimées par le combat, faisaient ruisseler lentement le sang qui s’écoulait des multiples blessures subies.
– Moi ce que je me demande c’est les moyens qu’ils ont pour nous repérer aussi facilement.
– Lorsqu’on est envoyés… pour ce type de mission, les données et la position de la… déviante sont montrés, sa direction probable. Mais je ne sais pas comment elles sont obtenues.
– Vous êtes équipés d’une puce. Une pièce de technologie bien à eux qui permet de vous localiser et qui leur envoie quelques informations. J’ai récupéré celles des vaincus d’aujourd’hui. Je peux aussi extraire celle que tu as dans le cou.
– Je…
– Pour quel usage ?
– Pour les priver d’informations sur nous, et sur le monde extérieur. J’imagine que je peux vous le dire mais Je leur fais la guerre depuis longtemps. Bien avant que je ne me retrouve à ce poste. . Je suis arrivé, j’ai obtenu et pérennisé cette place et la milice grâce à eux. Ou à cause d’eux.Il y avait des émeutes et la situation dégénérait dans les Bidonvilles. Ils avaient besoin de quelqu’un qui pouvait prendre les commandes, j’ai pris la tête de ceux de la Ville Basse qui voulaient mettre de l’ordre, et c’est devenu la milice. Tout ça pour se rendre compte que ce merdier était de leur faute, comme pas mal d’autres problèmes qui rongent la Cité. Je fais le maximum pour les emmerder. Je sais qu’en l’état je peux pas faire s’effondrer la Ville Haute mais j’essaye de réduire leur nuisance. Je me doute qu’ils savent et qu’ils attendent le bon moment pour me faire dégager. Mais je sais aussi qu’ils n’ont personnes pour me remplacer.
– Retirez-la. Je… Je ne veux rien avoir à faire avec votre combat, parce que je ne veux plus rien avoir à faire avec eux.
– D’accord. J’imagine que le templier peut s’occuper de ses blessures.
– Ne vous occupez pas de moi, avec le matériel que vous avez j’ai de quoi me soigner.
Le chef de la milice s’approcha de la synthétique et lui proposa de s’asseoir contre le pied du gigantesque monument qui servait de porte vers la Ville Basse. Une ruine en réalité d’une arche en pierre où l’on pouvait apercevoir en hauteur des figures sculptées qui avaient perdu des membres ou leur tête avec l’usure du temps. Ici ils se trouvaient un peu plus au sec, et dans tous les cas la pluie ne leur tombait pas dessus même si elle s’était calmée. Gabriel s’accroupit à côté d’elle, histoire d’être au plus près et de pouvoir extraire la pièce le plus aisément possible.
– Je ne suis pas médecin, je sais juste où la trouver, fit-il en sortant une petite lame de son trenchcoat. Je vais faire mal. Mais il n’y aura pas plus de dégâts. Ça fera juste une plaie à panser de plus.
Le Lycan, lui, avait pioché dans le matériel fourni par le dirigeant afin de nettoyer ses plaies avec de l’alcool. Plus concentré à soigner ses mains, il gardait cependant un regard vers les Bidonvilles et s’attendait à voir arriver ses camarades d’ici quelques minutes. Il commença alors à faire le bilan de la mission. Il avait… pu empêcher deux victimes de subir, plus que de nécessaire, les sévices du Kappa. Mais n’avait pas pu empêcher un mort. Il avait rencontré et affronté Arc lors de la recherche. Intrigué par l’attaque et pour comprendre il l’avait ramenée pour l’interroger. Et… les choses avaient énormément changé. Elle l’avait aidé, et il l’avait aidée. Parce qu’elle l’avait demandé. Et maintenant ? Il ne savait pas trop. Et il savait qu’il se devait d’en discuter avec elle. Ce qu’elle voulait faire, et si elle avait besoin de son aide ou pas.
– Et voilà, fit Gabriel en extrayant avec sa lame la puce sous la peau de la rebelle qui avait laissé échapper un grognement de douleur lorsque la lame avait tranché au niveau de sa nuque. Au mieux, ils te pensent morte, au pire ils savent que c’est moi qui ai fait ça.
– Merci.
– Il n’y a pas de quoi. Je saurai en faire bon usage. Et vous avez réglé le problème du Kappa, je vous dois bien ça.
La Vampire s’était assise et avait laissé le templier s’occuper de ses plaies, à commencer par la nouvelle sur sa nuque. Son attention finit par se détourner lorsqu’il reconnut au loin deux de ses camarades qui arrivaient depuis les Bidonvilles. Il y avait tout d’abord Cidran, qui lui avait indiqué la boutique de son frère qui l’avait logé. À ses côtés se trouvait l’une de ses camarades, Jannal, une autre lycantrope, . Ils portaient tous les deux la même tenue que leur camarade, l’épée à la ceinture et avaient sur leur dos un sac de vivres, contenant nourriture, eau, mais aussi bandages et matériel de secours.
Gabriel fit alors signe au Lycan de les rejoindre, prenant le relais pour soigner les plaies de la Vampire.
– Vollmond ! Comment va mon frère ? demanda Cidran avant de saluer son camarade d’une étreinte amicale.
– Bien ! Les affaires ne se portent pas trop mal pour lui et il ne manque de rien.
– Et toi alors ? Tu as pu venir à bout du Kappa ? Et des Vampires qui en avaient après celle que tu voulais aider ?
– Oui. Ça ne s’est pas fait sans heurts, expliqua-t-il en montrant les bandages qui couvraient ses mains. Mais c’est derrière nous. Et surtout derrière elle.
– Comment ça s’est déroulé ? demanda Jannal, ton rapport n’a pas expliqué comment tu en es arrivé là.
Derrière, la Vampire se laissait faire et voyait les quelques plaies, et notamment les griffures du combat, traitées par le chef de la milice. Elle regardait les trois templiers discuter bruyamment des événements récents, avant d’être tirée de ses pensées par l’humain.
– Alors, quelle est la suite pour toi ? En vérité je t’aurais bien proposé de travailler avec moi ici, mais de ce que je comprends c’est que tu veux t’éloigner le plus possible.
– Je ne sais pas.
– Tu penses rejoindre les templiers ?
– Non. Mais… je ne sais pas où aller. Je sais juste que je ne me sens pas de rejoindre un groupe. Je voudrais juste… vivre.
– Je connais un endroit. Je ne m’y suis pas rendu moi-même, mais Airey a vécu un bout de temps là-bas, à ce qu’elle a pu m’en dire. C’est une communauté qui vit pacifiquement sur un grand lac, dans les montagnes, à une semaine de marche d’ici. La route est connue et sûre et vous n’aurez aucun mal à trouver de quoi vous nourrir.
– Merci… Je vais y réfléchir.
Le chef de la milice, regarda les différents bandages et vérifia une dernière fois qu’il n’y ait plus de blessures, puis se contenta de tapoter amicalement l’épaule de la Vampire avant de se lever pour rejoindre les templiers et de la laisser à ses réflexions.
– Gabriel a abattu le dernier. Je ne comptais pas particulièrement sur son aide et on aurait pu s’en sortir, je pense, sans lui mais on a probablement pu éviter quelques blessures de plus.
– C’est pour le mieux. Tu as pu être soigné j’espère ?
– Oui, il nous a fourni de quoi couvrir nos plaies. Je m’en suis occupé le temps que vous arriviez.
– Et la concernant ? Comment elle va ?
– Physiquement, ça devrait aller. Pour ce qui est du reste… Je ne sais pas, on n’a pas encore eu le temps d’en parler.
– Tu sais ce qu’elle va faire après ? Elle vient avec nous ?
– Je ne sais pas. C’est à elle de faire son choix.
– Et toi alors ? Tu penses l’accompagner si elle ne vient pas avec nous ?
– Pourquoi pas ? Si elle le veut bien.
– Excusez-moi de vous interrompre dans vos retrouvailles. Puis-je m’entretenir avec vous ? demanda Gabriel aux deux templiers qui venaient d’arriver.
– Il n’y a pas de soucis, je vais vous laisser, s’excusa le Lycan avant d’aller s’asseoir auprès de la Vampire qui était resté silencieuse depuis tout ce temps, écoutant à peine la discussion qui commençait.
L’un comme l’autre avait les traits tirés par la fatigue de la nuit qui venait de se dérouler et du manque de sommeil qui se présentait à eux. Elle remarqua cependant la présence de son camarade.
– Est-ce que tu veux bien continuer à m’accompagner ? Je… sais que tu devais juste m’aider à survivre. À m’aider simplement à ne pas mourir mais…
– Rien ne m’oblige à rester à leurs côtés toute ma vie. Ils comprennent et les autres comprendront. Tant que tu auras besoin de moi, je serai là. Le jour où tu ne voudras plus que je t’aide ou t’accompagne, peut être que je reviendrai vers eux, ou alors j’aiderai quelqu’un d’autre.
– Merci.
– Tu sais ce que tu vas faire maintenant ?
– Il… commença-t-elle en désignant discrètement l’homme avec qui elle avait discuté quelques minutes auparavant. Il m’a dit qu’il y avait un endroit où je pourrais peut-être trouver ma place, loin d’ici. Au sud-est. Il dit que c’est un endroit où les personnes qui fuient cette ville vont pour être en sécurité. Je ne sais pas si j’y aurai ma place, mais je veux voir cela avant de juger.
– Soit. La pluie va bientôt s’arrêter. On se met en route dès maintenant ? Nous n’avons plus grand-chose à faire ici.
– Allons-y.
Les deux se levèrent. La jeune Vampire, désormais libre, regarda le templier embrasser une dernière fois ses camarades qui lui tendirent quelques vivres qu’ils avaient prévus pour lui et elle, où qu’ils aillent. Elle, de son côté, adressa un simple geste au chef de la milice qui le lui rendit, avec un sourire, ce dernier jouant avec la puce qu’il avait extraite de sa nuque quelques minutes plus tôt.
Les étoiles brillaient malgré le ciel qui commençait seulement à s’éclaircir et les quelques lumières venant de la Cité. Elles parurent pour les deux, illuminer les rues menant au monde extérieur. Les gouttes d’eau se faisaient de plus en plus rares et l’air frais se faisait lui bien plus agréable. Ne restaient alors que quelques flaques persistantes présentes grâce aux défauts de la chaussée qui se teintaient encore du sang dilué des poursuivants et allaient disparaître avant le lever du jour.
Après un nouvel échange de regard des deux amis, ils s’élancèrent, les templiers et le citadin les regardèrent s’engouffrer dans les Bidonvilles, encore endormis et plongés dans le noir, s’éloignant alors de la Cité, de ses murs et de son île qu’Arc, désormais libre, voulait laisser derrière elle afin de trouver sa place dans un monde dont elle ignorait tout.