Le jeune templier était parti le lendemain matin à l’aube. Il avait passé le reste de la journée à écouter les conseils de son camarade et s’était assez simplement préparé. Ce ne fut que lorsque le soleil fut à son zénith qu’il vit la Cité. Elle était, pour ce que Vollmond pouvait en voir, exactement comme l’avait décrite Cidran et aussi impressionnante qu’il se l’était imaginée. Trois zones, bien distinctes, formaient la métropole : les Bidonvilles, la Ville Basse et la Ville Haute.
Les Bidonvilles grouillaient. Le templier ne pouvait pouvait décrire autrement cette partie de la Cité. C’était une fourmilière où tout bougeait, tout le temps. De hauts immeubles en bétons, grandes tours rectangulaires qui semblaient avoir servi à loger de nombreuses personnes dans l’ancien monde, étaient devenus l’un des lieux les plus prisés pour s’installer. Les personnes qui y vivaient étaient celles qui n’avaient pas encore les moyens de vivre dans la Ville Basse ou qui n’était pas assez utiles pour avoir l’autorisation de séjour accordée par la Ville Haute. La population de ce territoire, sans aucun cadastre ni réelle administration, trouvait protection chez les différents chefs de clan contrôlant chacun un secteur des Bidonvilles, tous avec une vision du monde et des règles qu’ils imposaient.
Après avoir parcouru cette première zone, Vollmond avait été témoin de la particularité de l’endroit. Il traversait, sous les conseils de Cidran, la partie ouest des Bidonvilles, que son camarade savait occupée par un groupe qui se trouvait particulièrement pacifique vis à vis des Lycan. Nombre de ses congénères transhumains (de naissance, ou transformés) y vivaient. Il y régnait une forme de paix civile, assez peu différente de celle qu’il avait connue parmi les templiers mais qui semblait fondée sur une solidarité importante entre les transhumains. Les raisons, le templier les savait liées aux violences que subissaient les Lycans, infligées notamment par les autres groupes qui acceptaient assez peu leur présence.
Les Bidonvilles étaient un lieu où il était difficile de se repérer. Ils se trouvaient en chantier permanent, des personnes, voire des groupes entiers déplaçaient de la tôle d’un lieu à un autre. Au loin, quand le templier avait approché la Cité et qu’il l’avait en vue, il lui avait semblé que cette partie de la ville était presque liquide, changeant constamment de forme, parfois de façon presque homogène. Maintenant, il comprenait pourquoi. Tout changeait en permanence et il dut se fier à son sens de l’orientation, bien plus qu’à toute vague indication qu’il pouvait trouver.
Lors de son court passage, il fut d’autant plus marqué par l’odeur. Celle de la poussière et de la rouille qui couvrait tout d’une nappe lourde. Et ce alors même qu’il sentait l’odeur de la nourriture qui était parfois cuisinée sur les devantures des abris, à l’aide de feux de camp bricolés, ou de la sueur collée à la fourrure des nombreux individus qui vagabondaient.
La Ville Basse était bien différente. Cloisonnée par des murs qui formaient une séparation avec les Bidonvilles, les rares entrées se faisaient par des points de contrôles où des hommes armés inspectaient et filtraient toute personne suspecte. Le nombre élevé de ces miliciens permettait aux voyageurs de ne pas trop attendre avant de pouvoir passer les portes et de pouvoir intercepter efficacement quiconque tenterait de passer en force. Lorsque le templier se présenta à l’un d’eux, l’un des soldats lui fit signe de s’arrêter.
– Nom et âge ?
– Vollmond, 21 ans.
Le garde-frontière le jaugea du regard et remarqua la lame caractéristique que les templiers portaient à la taille et qui permettait de les reconnaître (ou de les trouver).
– Templier, hein ? On vous connaît ici. On sait qu’en général vous cherchez pas les emmerdes mais j’ai deux conseils pour toi : premièrement, une fois que tu as fait ce que tu as à faire, tu décampes. Ensuite tu évites toute inquisition si tu veux pas finir à la fosse commune comme les autres.
Le Lycan ne répondit rien. Il aurait aimé le faire et dire que cette période était terminée, que lui-même regrettait que certains templiers aient choisi d’imposer leurs propres visions du bien et de la morale. Il se contenta de passer en faisant un signe de tête, montrant bien qu’il avait compris. La mission importait plus et il n’y avait aucune raison de se battre ici.
Derrière les murs, la Ville Basse était organisée autour de grands axes qui allaient jusqu’à la Ville Haute qui, elle, restait complètement fermée à toute personne extérieure à l’île. Le peu que l’on pouvait en voir se résumait à un mur constitué d’eau à haute pression qui découpait tout ce qui tentait de passer. Les odeurs, contrairement aux Bidonvilles, semblaient moins noyées sous la poussière, les rues, plus propres et les bâtiments moins dégradés donnaient alors un air bien plus respirable.
Quelques checkpoints se faisaient voir à quelques endroits mais aucun être humain ne semblait garder les portes. Seuls deux grands gardiens robotisés surplombaient les portes qui menaient aux ponts permettant d’accéder au cœur de la ville. Cidran ne lui avait pas menti ; les habitants de l’île constituant la Ville Haute possédaient une technologie dépassant tout ce qui semblait réalisable aujourd’hui. Comme un reliquat de l’ancien monde qui avait continué à évoluer, indépendamment de la mort et de la destruction qui se répandaient tout autour.
De ce que l’on savait de la Ville Haute, était qu’une partie, voire la totalité de la nourriture était acheminée de l’extérieur et était le seul moyen pour tenter de passer à l’intérieur. Les villages alentours, dont ceux où les templiers étaient intervenus pour mettre fin à la menace des Kappas, fournissaient, contre des crédits (la monnaie circulant dans la Cité) tout ce dont l’île avait besoin pour survivre. D’autres biens, notamment des ressources plus rares, pouvaient leur être fournis, toujours contre ces crédits et garantissaient un niveau de vie conséquent. Les plus riches et les plus influents, pouvaient, parait-il, bénéficier eux aussi des produits de la Ville Haute, moyennant une somme conséquente, mais qui constituait un privilège dont peu se vantait, ou au prix de se faire dépouiller rapidement par des groupes mal intentionnés.
La Ville Basse était composée d’immeubles, tous datant de cette lointaine époque que tout le monde semblait avoir oublié et longeant les grands axes qui formaient une longue saignée dans la Cité. Si on pouvait distinguer les façades et quelques éléments de toitures très anciennes, une partie avait été remodelée pour corriger les dommages du temps et avait adopté partiellement l’architecture contemporaine, qui, si elle était uniquement de bois et de tôle pour les Bidonvilles, se voyait parfois ajoutée à la pierre, sans que celle-ci n’adopte la perfection des anciens bâtiments et restait rudimentaire dans sa taille. Tout comme les bâtiments de la zone que le Lycan quittait, tout semblait baigner dans une couleur brune et orangée, mélange du bois et de la tôle rouillée qui semblait parasiter la pierre grisâtre.
Le sol, fait rare, était pavé. De façon assez inégale, mais tout de même pavé sur toute la longueur des axes de circulation. Cela changeait radicalement des chemins de terre qui composaient la majeure partie des routes qu’avait parcourues le templier jusqu’ici (même si à de rares occasions il se trouvait encore du macadam qui ne s’était pas totalement dégradé et qui restait praticable).
Vollmond avait parcouru une bonne partie de la cité et il avait fini par se repérer dans la Ville Basse. Elle était bien moins chaotique que les Bidonvilles mais tout aussi vaste et animée. Il ignorait quelle entrée exactement il avait emprunté et ce ne fut qu’en fin d’après-midi qu’il trouva son chemin et put correctement suivre les indications que lui avait laissées Cidran. Ce dernier avait toujours possédé un logement dans la Ville Basse dont il avait fait don aux templiers en cas de besoin.
Les indications du templier indiquaient un magasin où se situait la personne qui s’occupait du logement en l’absence de tout utilisateur. Une fois sur le bon chemin, il fallut peu de temps pour Vollmond afin de parvenir à l’échoppe. Lorsqu’il pénétra dans le bâtiment, un homme ressemblant trait pour trait à son camarade lui ouvrit. Il regarda rapidement le jeune homme avant de s’adresser à lui :
– Oh ! J’imagine que c’est Cidran qui vous envoie ici. Laissez-moi chercher la clé, je vais vous guider vers son ancien appartement.
– En effet. Je m’appelle Vollmond.
– Je suis Redge, son frère, répondit le marchand en serrant chaleureusement la main du templier. Comment va-t-il ?
– Le Mal ne l’a toujours pas pris. C’est toujours un aussi bon combattant même s’il commence à s’orienter vers la formation des recrues.
– Je suis content pour lui, il a enfin trouvé sa voie.
Le Lycan examina d’un peu plus près son interlocuteur et remarqua très rapidement des caractéristiques qui lui permettaient de l’identifier comme étant un Vampire. La peau très pâle était ce qui se voyait le plus rapidement. Il en était de même pour les yeux, dont l’iris devenait rougeâtre après la transformation. Le plus marquant restait cependant les crocs qui poussaient rapidement en lieu et place des canines humaines. Les Vampires, contrairement aux Lycans et leur force exceptionnelle, jouaient sur leur agilité extrême qui, lorsqu’ils étaient formés au combat, en faisait d’excellents assassins, abusant de leurs propres griffes qu’ils pouvaient faire apparaitre à volonté en calcifiant l’extrémité de leurs membres.
Ce faisant, ils appréciaient tout particulièrement les aliments riches en calcium, permettant de recourir plus aisément à ce genre de facultés. Nombres étaient d’ailleurs friands de lait, même si cela n’était pas vital à leur survie contrairement au sang humain ou animal. Ce besoin particulier était satisfait dans les centres urbains où des moyens étaient mis en place, que ce soit par un groupe comme les templiers qui organisaient l’approvisionnement en poches de sang récupérées sur des volontaires. Ces derniers étaient eux-mêmes bien souvent des proches de Vampires, permettant à ces derniers de se fournir sans avoir à mordre ou attaquer qui que ce soit. Dans les milieux ruraux, ceux-ci faisaient d’excellent chasseurs capables de satisfaire ce besoin en s’en prenant à la faune sauvage.
La transformation en Vampire se faisait, comme pour les Lycans, par le biais d’une morsure, ce qui était là encore l’occasion pour les Vampires de se repaitre. Le changement s’opérait dans les vingt-quatre heures, la peau se décolorant et les crocs apparaissant par calcification. Les Lycans, s’ils ne souffraient d’aucun besoin particulier, voyaient leur mutation être beaucoup plus agressive, pouvant à elle seule achever une personne atteinte du Mal et qui aurait été transformée trop tard, ou trop vieille et affaiblie pour que le corps survive aux déformations et à la fatigue extrême que cela causait.
– Sans vouloir être indiscret, il sait que vous êtes Vampire ? questionna le templier à son interlocuteur.
– Oui. Le Mal m’a pris un peu avant qu’il vous rejoigne. Il a assuré à ma place la gestion du commerce et les choses ont fait qu’il a croisé votre route et s’est senti beaucoup plus utile parmi vous qu’à mes côtés. Quand j’ai repris les rênes du magasin, il est parti de la ville, me laissant un petit appartement qui est maintenant dédié à sa cause, raconta le marchand, semblant fier de ce qu’était devenu son frère, Là, c’est ici, au dernier étage. Ce n’est pas très grand mais il y a de quoi dormir. Je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien. Il n’y a personne d’autre normalement dans l’immeuble.
– Merci bien.
– Je vous laisse vous installer, des clients m’attendent. Je reviendrai pour vous apporter de quoi manger avant la nuit.
Le Lycan passa le pas de la porte pour se retrouver face à une cage d’escalier. Il gravit les marches tranquillement jusqu’à se rendre sous les combles et fit face à une porte qu’il déverrouilla grâce à la clé que lui avait remis le Vampire. C’était une toute petite chambre, possédant un lit, de la draperie sommaire mais propre, et une table. Le templier avait appris à vivre avec beaucoup moins et cela formait une sorte de confort qui, s’il ne l’attendait pas particulièrement, savait néanmoins l’apprécier. Il posa son épée et son bagage sur la table et décida de se reposer de son voyage en attendant de pouvoir se sustenter. Il allait enquêter sur ce Kappa dès le lendemain. Il semblait pour l’instant ne pas avoir fait énormément de bruit ou n’était tout simplement pas encore arrivé. Mais cela restait à éclaircir.