– Ils vont arriver…
– On est plus si loin que ça… hâtons-nous.
Une petite dizaine de minutes s’étaient écoulées et les deux avaient repris leur marche. Le pas avait fini par se presser, sans la pression du Kappa qui les poursuivait et qui les amenait à faire attention à leur rythme. Le combat avait été rapide mais il était maintenant plus que probable qu’ils se fassent rattraper avant d’arriver au point de rendez-vous.
Vollmond ne pensait plus à son bras endolori. Clairement il ne pourrait pas l’utiliser comme il le voudrait, mais ce n’était pas non plus un poids mort. Ce qui l’inquiétait c’était d’être dans une rue exiguë face à un nombre plus important d’adversaires, entraînés et bien plus dangereux que le Kappa. Il était important qu’ils se retrouvent dans les rues les plus ouvertes possibles, où il serait plus difficile pour les Vampires de jouer sur leur agilité, et plus facile pour eux de ne pas se faire encercler.
Arc, elle, savait pertinemment que son temps était écoulé et que ses anciens camarades se mettaient à sa poursuite. L’angoisse que cela créait était palpable et la rendait fébrile, incapable de parler. D’un autre côté, elle se sentait en parfaite maîtrise de ses capacités, ses sens étaient le plus aiguisé possible. Et même si elle ressentait un empressement, elle se contentait de suivre le Lycan.
Et puis, encore quelques minutes plus tard, les deux entendirent du bruit sur les toits. À quelques rues derrière eux. Ils se rapprochaient rapidement et gagnaient du terrain en passant par les toits. Il ne leur restait que quelques rues, quelques minutes. Qui allaient leur manquer cruellement avant d’arriver sur l’avenue où ils pouvaient fuir autant qu’ils le voulaient. Ils échangèrent un regard et se mirent à courir.
– Le boulevard, proposa la Vampire, qui avait encore la carte en tête et réfléchissait au terrain le plus propice pour recevoir leurs adversaires.
– Tu es sûre ?
– Plus long pour rejoindre l’avenue, mais plus facile pour nous de les y affronter.
– Je te fais confiance.
Elle connaissait la ville mieux que lui, se dit le templier. Lui, avait rendu la carte et avait probablement besoin de l’avoir sous les yeux avant de prendre une décision. Ce qui était impossible. Dans tous les cas, ils se trouvaient actuellement dans une rue assez simple, mais qui restait étroite, beaucoup trop pour le Lycan qui s’attendait à être pris en tenaille à tout moment.
Ce fut lorsqu’ils sortirent que leurs adversaires se présentèrent à eux. Ils avaient sauté des toits pour arriver à leur niveau. En face d’eux, à quelques mètres, et bien alignés.
– Numéro 24, étant donné votre non-retour pour rapport passées les 72 heures prévues par la directive de retour des unités, vous êtes signalée comme déviante et je vous signale l’ordre d’élimination à votre égard.
S’était exprimé le Vampire se trouvant entre ses deux comparses. Ils portaient une tenue en tout point identique à celle que possédait Arc, à la seule différence que celle-ci avait été rapiécée, et déchirée après l’affrontement avec le Lycan puis le Kappa. La ressemblance ne s’arrêtait pas là puisque tous les quatre arboraient les mêmes crânes rasés et le templier pouvait deviner, aux traits du visage, qu’ils partageaient tous les mêmes gènes.
– Que vous le sachiez, sa mission a été remplie.
– La règle est le retour au bout des 72 heures. Elle n’a pas été respectée, elle connaît les conséquences.
– Si je revenais, c’était pour mourir de toute manière. J’ai été blessée. Il m’a soignée et m’a aidée. Si je fuis c’est parce que je refuse de mourir maintenant.
Elle avait répondu, d’abord un peu hésitante mais elle l’avait fait. Elle allait contre tout ce quoi elle avait été programmée et elle en ressentait un grand stress. Vollmond ne la regardait pas, concentré, attendant le moindre mouvement agressif. C’était sa décision et elle était prête à l’assumer jusqu’au bout.
Il n’y eut pas de réponse à sa déclaration. Elle s’y attendait, et elle y était préparée lorsque les trois se jetèrent sur elles, leurs griffes formées. Elle allait répondre, en garde, mais ce fut le templier, dégainant sa lame, qui fit reculer les trois, ceux-ci se voulant plus prudents dans leur approche.
– Vous pouvez toujours nous laisser passer. Nous sommes prêts à nous défendre autant qu’il le faudra.
– Abandonner notre mission signifie notre mort. Elle le sait.
– Pourquoi aller vers ces extrêmes ? L’échec arrive toujours, que ce soit pour moi, ou pour vous. Moi j’aurai la chance de pouvoir apprendre et d’en sortir grandi.
– Peu importe pour nous. Ce qui importe est que l’ordre soit garanti dans la Ville Haute et que ses règles soient respectées.
Le Lycan analysait la situation. Elle aurait pu être plus compliquée si l’un d’entre eux se trouvait derrière eux, dans leur dos. Ici de face, il y avait toujours un moyen de s’en sortir, ou de reculer, même s’il voulait éviter d’en venir là, étant donné qu’ils allaient se retrouver rapidement dans la rue précédente, plus étroite et permettant aux Vampires, beaucoup plus agiles, de se battre. Ici, sur un sol large et plat, cela se relevait plus compliqué pour eux. Il devait jouer de sa force et de son gabarit. Et pour ça il fallait aller au contact, et y rester. Et il était probable que sa lame ne soit pas aussi utile qui le souhaitait. Ce qui l’inquiétait c’était son bras gauche, blessé. Il ferma serra son poing, quelques instants, nonobstant la douleur et confirmant qu’il avait la force nécessaire pour se battre. Il rangea la lame à sa ceinture et se mit en garde.
Arc avait ressorti ses griffes, les autres non plus n’avaient pas attendu. Elle savait qu’elle n’avait pas l’avantage du terrain. Mais cela l’arrangeait, parce que ses blessures n’étaient pas complètement guéries et même contre le Kappa, elle avait senti qu’elle forçait. Pour autant elle devait faire avec. L’important était de leur survivre.
Le groupe reprit son assaut. Six coups de griffes différents. Deux Vampires, celui qui avait pris la parole et la femme, s’était lancés sur Arc, le dernier s’était mis en opposition au templier prêt à le recevoir. La rebelle, elle, esquiva la première attaque en plongeant sur le côté, se séparant de Vollmond. Elle fut cependant rattrapée par le second qui réussit à lui écorcher la jambe droite du bout de ses griffes, compromettant quelques instants son équilibre, mais remarqua que les deux autres, mis en difficulté par leur propre élan, glissaient sur les pavés du boulevard et durent retrouver leur équilibre.
Le templier avait confronté, comme prévu, le Vampire qui cherchait visiblement à l’occuper. De la même manière qu’il avait confronté le groupe d’humains, cela tournait à l’opposition de force entre les deux, voulue par le Lycan qui avait pris l’initiative de saisir son adversaire, ce dernier répondant en enfonçant ses griffes dans les mains du templier. Mais l’homme-loup, beaucoup plus imposant qu’un Vampire, le surpassa et l’obligea à plier le genou. De sa main droite encore valide même si légèrement abîmée, il broya la main griffue de son adversaire qui cria sa douleur.
Les deux autres avaient continué leur poursuite d’Arc, qui esquivait du mieux qu’elle pouvait les assauts. Elle avait continué à prendre des coups et commençait à fatiguer. Ce fut l’appel à l’aide qui changea la situation. Leur attention fut détournée un instant, permettant à la Vampire de reprendre son souffle. Puis l’unité féminine détourna son attention de la rebelle afin de tenter de venir en aide à son confrère en souffrance. Le templier, bien conscient de l’aide qu’allait recevoir son adversaire, décida de l’utiliser en le projetant vers la Vampire ennemie, qui reçut le coup en pleine poitrine et fut projetée quelques mètres plus loin, accompagnée du second, relâché par le templier qui n’arrivait pas à maintenir sa prise avec l’inertie.
La femme, alors seule, se tourna vers le Lycan qu’elle estima comme une menace bien plus importante pour la réussite de leur mission que la résistance que lui avait opposé Arc. La rebelle ne la laissa cependant pas contrer et poussa la calcification de sa main droite au maximum, transformant ses griffes en une lame couvrant la tranche de sa main. Elle suivit son adversaire qui ne réalisa sa présence qu’au moment où la lame improvisée transperça son dos et la poitrine. Elle s’arrêta subitement, choquée d’abord avant de s’effondrer et de se vider de son sang.
Arc la regarda un instant et se rappela les mots du templier et comprit, en voyant celle qui lui ressemblait sur plus d’un point, ce qu’il voulait dire. Ennemies, certes. Ils restaient néanmoins des semblables et elle ressentait à son tour le besoin d’abréger ses souffrances. Ce qu’elle fit en tailladant le plus profondément qu’elle le pouvait l’arrière de la nuque de la Vampire qui succomba dans l’instant.
Vollmond avait attendu sa nouvelle adversaire et avait vu sa mort de la main de celle qui faisait, il y a encore quelques jours, partie de leur camp. Ils échangèrent un regard un instant, pour se dire qu’ils allaient bien, malgré leurs blessures. Puis ils se retournèrent pour faire face aux deux autres qui se relevaient, sans qu’ils ne fassent attention à celle qui était morte presque sous leurs yeux. Ils se remirent en garde du mieux qu’ils le pouvaient, notamment celui dont la main avait été broyée par le Lycan afin de frapper.
Et ils repartirent à l’assaut. Le leader en premier, encore en parfaite possession de ses moyens et visait la Vampire de nouveau, sentant qu’il n’allait probablement pas survivre au combat contre l’homme-loup et qu’il se devait donc de finir sa mission. Le second était resté en arrière en embuscade, s’il savait que le premier risquait d’être intercepté par l’un ou l’autre, il pouvait contrer et le protéger, ou terminer la mission.
Vollmond était conscient qu’ils avaient pris un avantage dans l’affrontement et confiant dans les capacités d’Arc à venir à bout du chef. Il allait en finir avec celui qu’il avait blessé. De la même manière Arc n’allait pas se laisser faire, si elle avait été blessée par le passé et que cela la ralentissait, les Vampires qu’elle avait en face d’elle à ce moment étaient plus lents que ce qu’elle avait dû esquiver quelques instants auparavant. Elle mit ça sur le contrecoup de leur chute qui avait dû les assommer. Dans le même mouvement que le Lycan elle se jeta sur eux, sa lame encore trempée de sang pour main droite et ses griffes dans l’autre.
Et les échanges reprirent, avec cette fois des coups donnés par Arc qui ne se contentait plus d’esquiver et fuir son assaillant. Vollmond, lui, était prêt à saisir à nouveau son adversaire qui maintenait ses distances autant qu’il le pouvait. Mais le poids mort que constituait désormais sa main jouait en sa défaveur et il n’arrivait pas à la garder aussi près du corps qu’il l’espérait. Jusqu’à ce qu’il réussisse à le saisir de nouveau. Le Vampire transforma rapidement les griffes de sa main libre en une lame et tenta un coup d’estoc vers la poitrine du Lycan qui arrêta le mouvement en opposant son autre main, qui fut transpercée par la lame mais ne put atteindre les organes vitaux de l’homme-loup.
Le templier poussa un grognement. Le Vampire était immobilisé et Arc, même si elle se débrouillait, avait son propre combat à mener. Et il ne pouvait mettre au sol son adversaire comme il venait de le faire, pas avec ses mains dans cet état. La douleur était déjà trop forte pour qu’il maintienne sa prise la dernière fois. Il décida alors d’user de sa force pour ramener son adversaire au plus près de lui avant d’utiliser la dernière arme qui était à sa disposition : ses crocs. Si les Vampires pouvaient armer de la même manière que leurs griffes leurs propres mâchoires et s’en servir pour sucer le sang de leurs victimes, les Lycans étaient dotés de crocs capables d’arracher la chair, en particulier lorsqu’ils jouaient de leur force.
Au contact le Vampire faisait face et avait essayé de calcifier ses propres crocs, mais ce fut l’homme-loup qui mordit le premier. À la gorge. Si le templier n’appréciait pas particulièrement la manœuvre, il n’hésitait pas à l’utiliser si la situation le demandait. La prise qu’il avait était forte. Le Vampire tenta de pousser un cri, étouffé par la pression exercée sur sa gorge. Les crocs pénétrèrent la chair avant qu’un grand coup donné par le templier ne brise la nuque de son adversaire et arrache, provoquant un jet de sang important, la trachée du transhumain qui périt et s’effondra immédiatement.
Le dernier fit un bond en arrière, il avait pris quelques coups de la part de la rebelle et en avait pu en donner aussi. Mais la mort de son deuxième camarade changeait la situation et il avait préféré reculer.
– Il est toujours temps d’arrêter le combat, suggéra le templier qui avait lâché le corps et retiré la lame enfoncée dans sa main.
Il n’eut pas de réponse autre qu’une nouvelle garde du Vampire qui se préparait à affronter ses deux adversaires, au grand désarroi de Vollmond qui soupira à nouveau. Il s’y attendait un peu, mais voulait laisser une porte de sortie. Qui avait été refusée. Ou qu’il ne voyait pas. Dans tous les cas, le combat allait reprendre et même si les deux commençaient à accumuler les blessures, leur nombre et la position de force du Lycan les mettait dans une bien meilleure situation.
Cependant, au moment où le Vampire s’élança, une détonation résonna derrière les deux camarades. Puissante et venant des toits. Le Vampire s’effondra, le crâne perforé de part en part. Vollmond comprit rapidement que quelqu’un avait utilisé une arme à feu. Les templiers en avaient extrêmement peu en leur possession et était incapables de produire les munitions nécessaires à leur utilisation. De fait, s’il pouvait connaître leur effet, il ignorait tout de leurs spécificités. Il se retourna alors pour comprendre qui avait pu tirer et reconnu sur le toit Gabriel qui leur faisait un signe de main, indiquant qu’il allait à leur rencontre. Ainsi la menace avait été neutralisée et même si l’intervention du chef de la milice n’était pas attendue par les deux combattants, elle restait bienvenue. Ils allaient pouvoir souffler.